« Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »

Gilles Deleuze, Dialogues

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mercredi 12 mars 2014

Un avant-goût du printemps, les fleurs de pruniers... 梅、春近しを思わせる

Cette année, le mois de mars reste hivernal mais malgré tout, le soleil généreux incite, peu à peu, les plantes à bourgeonner.
Prunus mume... 梅

Avant les grandioses cerisiers, une première floraison annonce le printemps, celle des prunus mume, 梅 (ume) que l'on appelle communément en français pruniers ou abricotiers du Japon. Cet arbre est rare en Europe, la vague du japonisme qui a tant orientalisé les jardins, curieusement, ne l'a pas diffusé.
Au Japon, les pruniers sont arrivés de Chine il y a fort longtemps, à partir du VIème siècle, en même temps que tous les apports politiques, culturels, religieux, venus du continent. Leur floraison et leur fragrance délicates ornaient d'abord les jardins aristocratiques et ont imprégné la poésie. Leurs fruits qui tiennent de la prune, de la pêche et de l'abricot, sont récoltés en juin, au moment de la saison des pluies nommée en japonais la pluie des prunes 梅雨. Ces "prunes" ne sont pas consommables crues mais traitées en saumure, elles sont un condiment très prisé devenu iconique, car une prune rouge posée sur le riz blanc en relève le goût autant que la vue.
 
Prunier pleureur... しだれ梅

Au XVIIIème siècle, dans la très grande ville d'Edo (devenue Tokyo) qui comptait largement plus d'un million d'habitants, les vergers de pruniers ont commencé à devenir objet d'appréciation par les citadins en quête de promenades, de sensations et d'occasions de rencontres nouvelles. On a lancé ume-mi, admirer les pruniers en fleurs, après avoir commencé à pratiquer à cette même époque hana-mi, célébration festive de la floraison des cerisiers. Et pour les paysans, ouvrir aux promeneurs leurs vergers situés en proche périphérie de la ville était un bon moyen pour arrondir leurs revenus. Les lieux les plus célèbres étaient à l'est de la ville, au-delà de la rivière Sumida. Hiroshige, en 1856, dans une estampe de la série des Cent lieux célèbres d'Edo, a laissé une image de cette ambiance à la fois champêtre et raffinée.
Hiroshige, Umeyashiki, verger de pruniers à Kameido
Dans cette estampe, l'arbre en premier plan était particulièrement célèbre, par son grand âge et sa taille sophistiquée qui évoquait la forme d'un dragon, d'ailleurs son nom était Garyûbai, 臥竜梅, Prunier-dragon couché. Le cadrage met en valeur dans un très gros plan, le contraste entre le tronc noir, tortueux, rugueux avec les fleurs blanches, fragiles, délicates, comme une renaissance inespérée et merveilleuse. Les promeneurs à l'arrière-plan sont minuscules, de la taille des fleurs, pour nous rappeler que notre destinée en ce monde, éphémère, ne vaut guère plus que fleur de prunier.  
Jardin de pruniers du sanctuaire Katori à Kameidô... 亀戸にある香取神社の梅園

Aujourd'hui, de très nombreux jardins, devant les maisons, dans les temples ou les parcs, cultivent des pruniers ume pour la beauté précoce de leur fleurs, délicatement parfumées, qui vont du blanc le plus luminescent au rouge sombre avec tous les dégradés du rose. 
Sanctuaire Katori... 香取神社
Katori jinja à Kameido, sanctuaire shinto de quartier donc entretenu par les habitants, possède un petit jardin de pruniers qui offre l'occasion de faire une visite festive. Déjà dans ce même lieu, à l'époque d'Edo, existait un de ces fameux vergers, qui disparut en 1910, victime à la fois d'une crue de la Sumida et de l'industrialisation des quartiers populaires à l'est de la ville. L'heure n'était plus à la promenade bucolique mais au travail en usine. 
Le sanctuaire dans son quartier, au pied d'une barre de HLM
Le jardin fut reconstitué en 1954, et il jouit aujourd'hui d'une belle notoriété dans le quartier. On s'y promène, on y boit un verre de saké chaud offert, les associations locales proposent une rencontre de composition poétique, ou une autre fois une cérémonie du thé. Toute une sociabilité populaire s'y déroule et réinstalle les habitants à la fois dans leur quartier, dans le rythme des saisons et dans leur culture.
Un jeune père et son fils, et un exemple de transmission culturelle

dimanche 2 mars 2014

Des nouvelles du printemps et un paysage d'hiver... 春便りと冬の風景

Mercredi 26 février, les médias, dont la télévision publique NHK, ont présenté la carte qui prédit l'avancée du front des cerisiers. D'après ces données, la floraison devrait débuter à Tokyo vers le 26 mars. 
Cette carte va maintenant être précisée chaque semaine, suivant les variations météorologiques. Cela pourrait sembler un peu anecdotique mais cet événement saisonnier revêtant une telle importance pour toute la société japonaise sur tout le territoire, la prévision des dates de floraison est une chose extrêmement sérieuse. En effet, les localités doivent préparer et organiser des aménagements provisoires parfois importants, tels que toilettes publiques, poubelles, stands de vente à emporter, éclairages, ... dans chacun des innombrables lieux célèbres pour leurs cerisiers qui vont voir leur fréquentation explosée, depuis le petit jardin public de quartier, jusqu'au site classé par l'Unesco comme patrimoine de l'humanité tels les mont de Yoshino près de Nara. Pendant une semaine, ce sont, dans certains parcs urbains, des centaines de milliers de personnes qui vont venir admirer, déambuler, piqueniquer, boire, se perdre, se retrouver, se photographier, s'exclamer, s'émouvoir, s'en aller pour revenir l'an prochain. 
Il y a quelques années, l'agence de la Météorologie nationale a fait une petite erreur de prévision, rattrapée au dernier moment mais qui a pu entraîner quelques perturbations ; son directeur a fait des excuses publiques pour cette faute dont la cause a été recherchée avec célérité : une donnée erronée introduite dans les calculs.
En hiver, les algues wakame sont récoltées
Les wakame sèchent en plein air, ici sur la plage de Kamakura
La lumière glacée et limpide de l'hiver est en train de changer en une luminosité humide et brumeuse ; une pluie encore froide arrose les jardins, le régime hivernal est en train de laisser la place à celui du printemps.

Entrée d'un temple près de la mer à Kamakura, au sud de Tokyo
Par ailleurs, se préparent aussi les événements commémoratifs de la triple catastrophe du 11 mars 2011. En avant-goût, le 1er mars, a été commémoré, 60 ans après, avec un des survivants devenu activiste antinucléaire plus que jamais énergique à 80 ans, l'accident du Daigo Fukuryû Maru, un bateau de pêche japonais qui fut touché par l'essai d'une bombe H effectué par les Américains dans le Pacifique, près des îles Marshall et de l'atoll de Bikini, le 1er mars 1954. Parmi les 23 membres d'équipage, 15 décédèrent assez rapidement, le chef radio mourant 7 mois après l'accident. Voir dans cet article en anglais du journal Mainichi un portrait de cet ancien pêcheur, Oishi Matashichi, en visite dans les îles Marshall avec des étudiants de l'université de Fukushima dont les familles ont été déplacées à cause de la catastrophe nucléaire. Les populations de ces îles du Pacifique ont elles aussi payés un lourd tribut aux essais atomiques effectués entre 1946 et 1958.

Décidément, le Japon a déjà une histoire longue et tourmentée avec le nucléaire, comme un mauvais karma qui le poursuit, à jamais.
 

lundi 22 avril 2013

Mise en abyme... 笑う牛

On n'arrête pas le progrès...

La vache qui rit, notre premier fromage industriel inventé en 1921, est arrivée au Japon.
En chemin, elle s'est mise à l'anglais. Encore un coup bas porté au rayonnement de l'exception culturelle française.
Pourtant, sur la boîte est indiqué bien en évidence フランス直送 "Arrivage direct de France".
 
Takeuchi Hirotaka, alpiniste professionnel...竹内洋岳というプロ登山家
Pour Takeuchi Hirotaka, premier et unique alpiniste à avoir gravi les 14 plus hauts sommets du monde, la vache qui rit à un effet contagieux garanti (photo issue de son site).


Le printemps aussi est arrivé, entre autres, sur le campus de Waseda.

Massif d'azalées... つつじの茂み
Feuillages nouveaux à Waseda... 早稲田大学の新緑

mardi 19 mars 2013

Cerisier pleureur en fleurs, début de hanami... しだれ桜の開花

Cerisier pleureur... 枝垂桜
Chaque année, en d'innombrables lieux, la floraison des cerisiers ré-enchante la ville.
Hanami, c'est fêter l'arrivée du printemps et les promesses d'un nouveau cycle annuel qui commence, c'est profiter de la beauté et de la profusion des fleurs, éphémères, c'est donc aussi rester conscient de l'impermanence de ce monde, mais c'est avant tout une occasion de se réjouir à ne pas manquer.

Entrée d'un petit temple dans le quartier de Waseda
Tous les ans, ce sont les cerisiers pleureurs qui ouvrent les festivités. Temps splendide à Tokyo depuis le début du mois de mars, ce qui a activé les bourgeons et anticipé toutes les prévisions.

Depuis hier soir, lundi 18 mars, une panne de courant, dont la raison est inconnue, a stoppé le système de refroidissement des 3 piscines contenant des barres de combustibles nucléaires usagées.
La plus chargée des piscines, celle en équilibre précaire du réacteur n°4, supporterait de n'être pas refroidie pendant 4 jours, les deux autres un peu plus longtemps semble-t-il.

Avons-nous encore besoin des cerisiers pour nous rappeler l'infinie précarité de notre monde ? 

Mise à jour le 20 mars au matin : hier soir vers minuit, le courant a été rétabli et a permis aux systèmes de refroidissement des 3 piscines de redémarrer. La coupure aura duré 29 heures.
Le chef de cabinet du Premier ministre, Suga Yoshihide, nous avait bien dit qu'"il n'y avait aucune raison de s'inquiéter."
Malgré tout,la nouvelle agence de sécurité japonaise, Nuclear Regulation Authority, créée après la catastrophe de Fukushima et qui fait plutôt bien son boulot, a vivement critiqué Tepco qui a attendu plusieurs heures avant de signaler ce problème majeur. 

Mise à jour le 20 mars au soir : c'est une "petite bête" (une souris, un mulot) qui est la cause de la panne d'électricité. La sécurité nucléaire tient à peu de chose...Des souris et des atomes.

samedi 16 mars 2013

Nos amis les bêtes... 動物の習性

Voici la vidéo qui a été mise en ligne sur le site du zoo de Ueno, à Tokyo, le 12 mars dernier.

L'événement, qui s'est produit le 11 mars, fait la une de toutes les chaînes de télévision, même du journal télévisé de la NHK, et aussi des quotidiens qui y consacrent des articles entiers : les deux grands pandas du zoo de Ueno se sont accouplés, et même plusieurs fois. C'est le niveau sonore des ébats qui a interpelé les responsables, étonnés de cette fougue. Aucun détail n'est épargné.

L'an dernier, à la même époque, nous avions suivi les préliminaires, mais plus discrètement, puis la grossesse pressentie, enfin la naissance d'un bébé panda. Là, ce fut un délire général et nataliste, les femmes enceintes accouraient à Ueno, les jeunes mères s'y précipitaient avec leur poussette, le petit panda devenait effigie de tout et de n'importe quoi. Les médias profitaient et abusaient du désir commun de partager, enfin, une nouvelle heureuse.

Les responsables zootechniciens dévoilaient aux foules attendries, images à l'appui, que Shin-Shin était une bonne mère, allaitait bien son petit, en prenait soin. Les futures ou jeunes mamans, émues, répondaient lors de mémorables micro-trottoirs qu'elles prenaient inspiration sur cette maternité idéale. On ne disait plus rien sur le père Ri-Ri, mais c'est sans doute normal. 

Las, au bout d'une semaine, le petit panda est mort. D'une pneumonie nous révéla en pleurs (je n'exagère pas) le directeur du zoo. Ce fut quasiment un deuil national. La Chine, qui loue ces pandas au Japon (un million de dollars par an), à un poil d'attaquer militairement, envoya un message de condoléances, après en avoir envoyé un de congratulations une semaine plus tôt. Le pays avait enduré un séisme majeur, subi un tsunami ravageur, s'enlisait dans la radioactivité, mais allait-il se remettre de la mort du petit panda ?

Le printemps finit toujours par revenir, et vu le succès de la saison 1, la saison 2 attaque très fort et hard. La vidéo tourne sur toutes les chaînes, elle est reprise sur d'innombrables sites, même par les médias étrangers. 

Bien sûr, on ne peut pas rester indéfiniment les yeux rivés sur les réacteurs de la centrale de Fukushima, on ne peut pas s'inquiéter sans cesse des rejets continus en mer, on ne peut pas songer perpétuellement aux agriculteurs retournant leur terre plusieurs fois dans l'espoir d'enterrer un peu plus les nucléides, on ne peut pas s'inquiéter à longueur de temps des conditions de travail des ouvriers sur le chantier prévu pour durer 40 ans, on ne peut pas penser continûment aux pêcheurs qui ramènent au port des poissons trop contaminés et les rejettent en mer, ...
... il faut trouver des dérivatifs pour divertir nos esprits fatigués et nous détourner de trop lourdes préoccupations.

Voilà sans doute pourquoi les histoires de bêtes, de sexe, sont reprises de façon récurrente par les médias. Tiens, des histoires de bêtes, de sexe, qui reviennent en boucle, ça ne vous dit rien ? 
Animaux anthropisés ici, humains bestialisés là. Bon, ici au Japon, nous avons déjà le film, et a priori Shin-Shin et Ri-Ri vont nous épargner le livre.

Bonus sonore:
Les événements graves ne stimulent pas que des exutoires faciles. Ils peuvent aussi inspirer l'humour le plus noir et le plus grinçant. Comme dans ce sketch du comédien Didier Bénureau, sobrement intitulé Fukushima. C'est absurde et fou, comme sur place.

 Cliquer sur ce lien puis sur le fichier Mp3 Fukushima

Ville de Fukushima, le 11 mars 2013, costumes locaux, anciens et nouveaux...福島市、3月11日、昔と現在の民族衣装


 

vendredi 11 janvier 2013

Pour bien commencer l'année... 元気に新年を始めましょう

De retour d'un séjour en France, voici ce que j'ai trouvé à la maison, déposé par une main attentionnée, pour nous souhaiter un bon retour et une belle année :
Les sept herbes du printemps...春の七草
Le 7 janvier, il est de tradition de manger une soupe de riz avec des herbes hachées. Ce plat marque la fin des festivités du Nouvel An et assure une bonne santé pour l'année nouvelle.
A l'origine, cette tradition fut importée de Chine il y a fort longtemps, vers le VIIIe siècle, pour devenir un rite de cours à l'époque Heian (794-1185). De l'entourage impérial, la cueillette des sept herbes du printemps s'est diffusée parmi le peuple, et perdure jusqu'à nos jours à la campagne et même encore en ville, où l'on va glaner dans les terrains vagues, sur les talus, le long des berges.
Ces sept herbes sont de jeunes pousses sauvages que l'on ramasse, toutes ou en partie, ou bien que l'on trouve dans le commerce, qui sont à la fois décoratives et alimentaires. Pour bien débuter l'année, elles nous apportent la vitalité de leur jeune croissance, et l'espérance du printemps malgré la froidure.
江戸川特産!
Voici la liste consacrée des sept herbes du printemps :

  1. Œnanthe (seri, Oenanthe javanica)
  2. Bourse-à-pasteur (nazuna, Capsella bursa-pastoris)
  3. Gnaphalium (gogyo, Gnaphalium affine)
  4. Mouron des oiseaux (hakobera, Stellaria media)
  5. Lampsane commune (hotokenoza, Lapsana apogonoides)
  6. Navet (suzuna)
  7. Daikon, radis blanc (suzushiro, Raphanus sativus var. longipinnatus) 
A noter qu'on ne mange que les feuilles, même des radis et navet. 

A l'époque Edo (1600-1867), les courtisanes et prostituées du quartier réservé de Yoshiwara dans la cité d'Edo, étaient exceptionnellement autorisées à sortir dehors pour aller ramasser ces herbes sauvages sur les berges de la rivière Sumida. 
Mon panier ne vient pas de loin puisqu'il a été produit par un maraicher qui vit et travaille dans l'arrondissement de Edogawa-ku où j'habite. C'est une spécialité locale !

Pourquoi parle-t-on du printemps en ce début d'année bien hivernal ?
En fait, le rite des sept herbes du printemps se déroulait le septième jour du premier mois suivant le calendrier luni-solaire originaire de Chine et introduit au Japon à la fin du VIIe siècle. Ce calendrier y fut en vigueur jusqu'en 1872 (1912 en Chine) avant d'être remplacé par notre calendrier grégorien.
Dans l'ancien calendrier, l'année commence un bon mois plus tard : cette année, le Nouvel chinois sera fêté le 10 février.
Le Japon a reporté telles quelles dans le nouveau calendrier toutes les dates des fêtes et rites anciens, très liés au rythme agricole, d'où un décalage qui ne gêne personne. Cependant, la plupart des calendriers ou agendas actuels rappellent les anciennes dates.
C'est ainsi que les traditions se réinventent, se perpétuent, se superposent, toujours différentes, au grès du temps qui coule.


Je souhaite une belle année à tous les lecteurs, fidèles ou de passage, connus ou inconnus de ce blog. Merci à tous.
 











 

mercredi 9 mai 2012

Sayonara ?... さよなら原発 ?

Samedi 5 mai, entre 17h et 23h, le dernier réacteur nucléaire encore en activité au Japon, sur 54, s'est arrêté pour une maintenance prévue. Il se trouve sur l'île septentrionale de Hokkaidô, à Tomari, site bien nommé car écrit avec d'autres caractères mais homophone, tomari peut s'entendre arrêt. Peut-être est-ce prémonitoire d'un arrêt définitif du nucléaire au Japon ?
La chute des fleurs, le 13 avril, parc Sumida, 隅田公園
Donc pour la première fois depuis 1970, le Japon vit sans énergie d'origine atomique. Une sortie du nucléaire en 14 mois à peine, que beaucoup voudraient voir entérinée ; mais d'autres forces essaient de persuader de remettre en route au plus vite deux réacteurs qui seraient déjà testés et "sécurisés".
Quoi qu'il en soit, le redémarrage d'une centrale ne sera pas pour cet été. Rien n'est gagné ni d'un côté ni de l'autre. La lutte est serrée.
La chute des fleurs, le 13 avril, parc Sumida, 隅田公園
Samedi, quatre manifestations se sont déroulées en divers lieux symboliques de la capitale, par exemple devant le ministère de l’Économie.
En cette fin de dimanche après-midi, j'écoute à la radio, sur une station FM équivalente à France Musique, un programme de musique contemporaine avec une œuvre d'un compositeur russe inspirée par Tchernobyl. Une façon de faire passer un message. Je ne comprends pas bien quand on dit qu'au Japon, on ne parle pas de ce qu'il se passe, au contraire j'ai l'impression d'une imprégnation continue.
Dernier hanami, le 13 avril, parc Sumida, 隅田公園
Le journal Mainichi publie aujourd'hui un article  (en anglais) après un entretien avec Hamazaki Katsushige, 80 ans, premier ingénieur japonais diplômé dans le domaine de l'énergie nucléaire. 
En 1954, Hamazaki tomba sur un article dans un magazine qui parlait de cette nouvelle technologie pour produire de l'électricité que les USA, l'URSS et des pays européens étaient en train de développer. Il pensa que ce serait formidable pour le Japon, alors à l'amorce de sa période de haute croissance économique, et dépourvu de ressources énergétiques fossiles. De retour au Japon après des études au Royaume-Uni, il intégra en 1959 Chûbu Electric Power Co et travailla à partir de 1963 à la mise en route d'un réacteur livré par les Américains de General Electric, dans la préfecture de Fukui. La mise au point avant le démarrage fut lente et laborieuse mais "Je ne me sentais jamais fatigué car j'étais rempli du sentiment de soutenir le développement économique du Japon." dit-il. Il se souvient du moment où "la lumière de l'énergie atomique" arriva, du soleil levant sur la baie de Tsuruga à ce moment-là, des cris de joie, des banzai, des vivats que tous lançaient. 
Le même jour, se rappelle-t-il, ouvrait l'Exposition Universelle de Osaka, un événement majeur du Japon de l'après-guerre. Le thème en était "Progrès et harmonie pour l’humanité" et plus de 64 millions de personnes la visitèrent.
Par la suite, Hamazaki devint vice-président de Japan Atomic Power Co où il finit sa brillante carrière.
Dernier hanami, le 13 avril, le long de la Sumida, 隅田川にそって
En mars 2011, quelque 40 ans après le démarrage grandiose la centrale de Tsuruga, devant les images des bâtiments de la centrale n°1 de Fukushima, dévastés par les explosions après le séisme et le tsunami, Hamazaki est anéanti. "Je me suis senti précipité dans un abîme." dit-il. Les protections à multiples facettes dont il pensait qu'elles assureraient une "sécurité absolue" (sic) ont été si facilement balayées. 
Il conclut : "Ce 5 mai, c'est un jour où le peuple japonais doit reconsidérer sa politique énergétique, et cela comprend de revoir nos modes de vie".
Dernier hanami, le 13 avril, le long de la Sumida, 隅田川にそって
Une amie française, croisée ces jours-ci, prenant un air tragique, me déclare : "Ce n'est plus le même pays." Certes, mais écoutons Friedrich Hölderlin et envisageons avec lui que "là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve".













  

jeudi 3 mai 2012

D'où vient hanami ?... 花見とは


Lorsque Tokugawa Ieyasu choisit le site de Edo en 1590 pour installer le siège de son fief, la cité n'est qu’un petit port de pêche sous un vieux château. Son choix, déterminé par des critères objectifs et modernes, anticipe un développement urbain à venir. Sa vision se confirme puisque Edo est la plus grande ville du monde dès le XVIIIe siècle, avec un million et demi d'habitants (quand Paris ou Londres comptent environ 500 000 habitants ; et Edo devenu Tokyo en 1868 n'arrêtera pas sa croissance), mais le site manque d’une assise historique et culturelle capable d’enraciner la légitimité du pouvoir militaire du shogun instauré à partir de 1603. Bref, ni Edo, ni la dynastie des Tokugawa n'ont une longue généalogie à afficher.
Parc Ueno en avril... 上野公園
Au tout début de l’époque Edo, en 1624, le troisième shogun, Tokugawa Iemitsu décide, d’après un rêve et les conseils d’un moine, de faire construire sur le site de Ueno un vaste temple bouddhique pour assurer la protection de la ville. Ueno se trouve à la limite nord-est de la ville, dite kimon, « porte des démons », direction considérée néfaste. Le premier des édifices bouddhiques construits, Tôeizan Kan’ei-ji, prend la fonction importante de borne protectrice de la ville, et devient le temple tutélaire des Tokugawa. Son implantation inscrit la cité selon les principes d’origine chinoise du feng shui (fûsui, en japonais, « vent et eau »), garants de prospérité. Les règles du fûsui avait déterminé le choix des sites et les tracés des précédentes capitales, Nara, Kyoto, ou de Kamakura, mais n'ont pas été prises en compte à Edo. (Ce qui est bien commode avec le fûsui, c'est qu'on peut toujours s'arranger après coup.)
Certains gardent la place jusqu'au soir, préparent la fête, en attendant les collègues de travail
Autre référence importante, la colline boisée et l’étang de Ueno sont vus comme, en miniature, le lac Biwa dominé par le mont Hiei, sites célèbres proches de Kyoto, la capitale impériale. Le premier temple construit à Ueno est d'ailleurs affilié à un très important monastère du mont Hiei, situé lui aussi au nord-est de la ville, prodiguant protection à la ville et éducation aux princes impériaux.
Par le recours à la valeur mythique des lieux, Iemitsu continue son entreprise de transfert symbolique en faisant  transplanter en grand nombre, sur la colline de Ueno, des cerisiers provenant de Yoshino, site sacré et des plus célèbres, proche des anciennes capitales Nara et Kyoto, et lié également à la famille impériale. 
Parc Ueno, l'allée au milieu de l'étang... 不忍池
La vaste entreprise de construction du paysage de Ueno, avec ses bois de cerisiers et ses temples, énonce que quelque chose d’important commence. L’objectif de cette greffe de meisho, sites célèbres par leur histoire et leur paysage, est de créer un mythe fondateur et des liens symboliques. La transposition de lieux riches d'historicité liés aux capitales impériales (Nara, Kyoto, Yoshino...) dote d’une épaisseur culturelle Edo, nouvelle capitale politique sans grand passé, quasi neuve. 
Par cette scénographie paysagère, le shogounat tente d’enraciner la légitimité de son pouvoir et de renforcer sa souveraineté. La production de ce paysage politique, dans un lieu spécifique qui dépasse l’échelle locale, d’abord participe à la mise en place d’un pouvoir fort et centralisé et puis doit l’incarner. Construire, planter et nommer ont des rôles complémentaires et en miroir. 
Parc Ueno... 上野公園
Mais les choses évoluent un peu différemment. Ueno, par son appropriation populaire, est aussi un espace d’innovation en devenant rapidement l’endroit le plus fameux pour admirer les cerisiers en fleurs. L’engouement des visiteurs transforme en véritable manifestation populaire hanami, qui signifie « voir les fleurs », mais plus spécifiquement celles de cerisiers. 
Dans le creuset de la ville d’Edo, les rites sacrés de la campagne et la culture esthétique issue de l'aristocratie ont fusionné dans des pratiques populaires aux significations renouvelées, dont hanami est le modèle original. « Faire hanami » suivant l’expression japonaise, c’est fêter le renouveau du printemps, les promesses d’une année fertile qui commence, c’est aussi jouir de la profusion explosive et de la beauté éphémère des fleurs tout en restant conscient de la fragilité de ce monde, donc de notre précaire condition. C’est d’abord une occasion de faire la fête à ne pas manquer. Le peuple d’Edo a ajouté un sens hédoniste à ce qui était à l’origine un rituel agraire (rites de fertilité, d'accueil de divinités et d'observation des bourgeons pour prévoir le calendrier agricole) puis une pratique sociale de cour liée à la composition poétique, et qui devient à Edo, d'abord sur la colline de Ueno, une célébration populaire et collective accompagnant le déploiement d'un nouveau paysage urbain.
Parc Ueno... 上野公園
Fêter les fleurs de cerisiers et le printemps peu prendre une tournure subversive en un tel lieu symbolique, le shogounat ne s'y trompe pas, qui tente d'interdire, en vain, ou l'alcool, ou les déguisements, ou la musique, ou les tenues féminines trop voyantes.

Ueno est ainsi décrit : « Les cerisiers au printemps, les fleurs de lotus en été, la pleine lune à l’automne, la neige en hiver. » A Ueno, le peuple d’Edo non seulement prend plaisir à profiter de la floraison des cerisiers au printemps, mais aussi des fleurs de lotus qui couvrent l’étang en été, à contempler la pleine lune qui s’y reflète en automne et à s’émerveiller du paysage enneigé en hiver. Des échoppes vendant de la nourriture ou des souvenirs, des maisons de thé apparaissent au bord de l’étang. Ces promenades sont fréquentées tout le long de l’année selon un calendrier reflétant le rythme de la nature, et diverses pratiques, pas aussi déférentes à l’égard du pouvoir que n’aurait souhaité le shogounat, s'y sont diffusées. 
Et Ueno reste le hot spot de Tokyo lors de la hanami, même si les cerisiers fleurissent partout dans la ville, le long des canaux, au détour d'une rue, et ne sont pas limités à quelques parcs ou lieux célèbres.  

Jardin du Musée national à Ueno... 東京国立博物館の庭園
A l'entrée du parc, deux syndicalistes des chemins de fer font signer une pétition contre la reprise des centrales nucléaires, profitant de la venue de milliers de visiteurs.


dimanche 22 avril 2012

Les cerisiers : c'est la rentrée... 新学年の開始

Le moment de la floraison des cerisiers, vers le premier avril, a une importante signification collective au Japon, celle de la rentrée. 
En effet, pour les élèves et les étudiants, c'est la rentrée des classes et le début d'une nouvelle année académique ; pour le monde du baseball et la Chambre des représentants, c'est la reprise du championnat et des sessions parlementaires ; à la télévision, c'est le début d'une grille de programmes rénovée avec des présentateurs et des décors rénovés aussi ; dans les entreprises, c'est le commencement d'un nouvel exercice budgétaire et le premier jour de travail pour les jeunes recrues. 
Ce calendrier de rentrée, généralisé à toutes les activités, est unique dans l'hémisphère nord. 
Université Waseda... 早稲田大学
Donc pour moi aussi, c'est la rentrée avec de nouveaux étudiants qui ont en général autour de vingt ans. Lors des premières classes, pour les connaître un peu, j'aime bien discuter avec eux des raisons de leurs choix de cours, de leurs centres d'intérêt, de ce qu'ils aiment faire en dehors de l'université. Je leur demande de résumer tout cela dans une petite note où ils ajoutent deux ou trois choses qu'ils aimeraient faire dans leur vie. 
Cette année, plusieurs ont répondu : "Je souhaite vivre longtemps et en bonne santé." C'est la première fois qu'une telle réponse apparaît ! Comme si cela n'allait pas tout à fait de soi...
Jardin Ôkuma, université Waseda... 早稲田大学の大隈庭園
L'université Waseda, où j'ai grand plaisir à travailler, possède un jardin de 3,3 hectares sur son campus principal. C'était à l'origine le jardin d'agrément de la résidence d'un daimyô, puissant seigneur vassal direct du shogun à l'époque Edo (1603-1867). Il est de la forme classique à cette période, avec un étang entouré de sentiers qui permettent plusieurs promenades et offrent une succession de vues et d'ambiances variées grâce à une colline, des arbres et des végétaux très divers, des rochers, des lanternes, des pierres gravées, ...
Jardin Ôkuma, université Waseda... 早稲田大学の 大隈庭園
Le fondateur de l'université, Ôkuma Shigenobu (1838-1822) fut un homme politique important, plusieurs fois premier ministre, pendant l'ère de la modernisation du Japon sur le modèle occidental à partir de 1868. Il fonda l'université en 1882 sur des domaines qu'il avait rachetés, et il établit sa résidence personnelle dans celle de ce daimyô. Il remodela le jardin dans le style hybride propre à cette époque, mêlant éléments japonais et occidentaux, avec en tête l'image du jardin de lettré de Kyoto. Il introduisit une pelouse centrale, élément occidental donc vecteur de modernité, qui permet aux étudiants, maintenant que le jardin est ouvert au public, de profiter des beaux jours. Entièrement incendié pendant la guerre, ce jardin bénéficia d'une restauration proche de son état avant destruction.
和洋四条家風の大隈庭園

Ce ne sont pas seulement les étudiants qui viennent s'y délasser puisque ce lieu, comme le reste du campus, est ouvert sur la ville et le quartier. Certains y viennent de loin pour faire une visite culturelle, aussi bien que les puéricultrices de la crèche proche qui s'y promènent avec les tout petits, ou les gosses du quartier à la pêche aux écrevisses. Qu'ils puissent vivre longtemps et en bonne santé !

samedi 14 avril 2012

Enfin les cerisiers (1)...とうとう桜は咲いた

En ce printemps tardif, samedi dernier 7 avril, enfin est advenue la pleine floraison des cerisiers à Tokyo.
Quelques jours auparavant, l'Agence nationale de la météorologie 気象庁, qui s'occupe aussi de détecter et annoncer séismes et tsunami (pas de la rigolade), avait annoncé le début de la floraison, ce qui donne lieu à un communiqué officiel lorsque dix fleurs de cerisiers sont observées dans un lieu témoin, en l’occurrence le controversé sanctuaire Yasukuni.
Une des premières cartes de prévision avec les fronts isochrones de la floraison des cerisiers, publiée le 29 février 2012. De telles cartes sont ensuite mises à jour toutes les semaines et diffusées par tous les médias

Une telle précision dans la prévision et l'annonce n'est ni anecdotique, ni futile, ni ne relève de la procédure obsessionnelle, mais elle est nécessaire d'abord pour une bonne gestion des espaces publics.
Parc Koganei... 小金井公園

Certains lieux des grandes villes ou sites célèbres pour leurs cerisiers en pleine nature vont recevoir l'espace d'une semaine des centaines de milliers, voire des millions de visiteurs. D'où les mesures que les services municipaux doivent prendre : aménager des points de collectes des déchets, des toilettes publiques, installer des lampions, organiser la location des stands forains qui vont vendre brochettes, nouilles sautées, boissons, ... De plus, nombre de personnes projettent une excursion vers tel ou tel site renommé tandis que les hôteliers et agences de voyages ajustent leurs offres et grilles de tarifs.
桜は七日, les cerisiers, c'est sept jours, dit le proverbe, il ne faut donc pas passer à côté de ce bref instant jaculatoire.
Parc Ueno, huit poubelles pour le tri des déchets... 上野公園のゴミ箱

Il y a trois ou quatre ans, l'Agence nationale de la météorologie s'est trompée dans sa prévision, établie par calcul informatique, annonçant les fleurs avec un peu d'avance. Bien sûr, chacun pouvait vérifier l'état d'avancement de la nature par soi-même mais après rectification, vus les enjeux collectifs, le directeur de l'Agence vint faire des excuses publiques retransmises au journal télévisé. On ne badine pas avec les responsabilités au Japon en général, et encore moins avec les fleurs de cerisiers. Rassurez-vous, il ne s'est pas fait seppuku mais l'incident était digne d'être relevé.
Vendeur de nouilles ambulant, parc Ueno. Ces mini-restaurants ambulants, yatai, ont fasciné Carlo Petrini, fondateur du mouvement Slow Food, lors de sa venue au Japon... 上野公園の屋台

A Tokyo, quand arrive fin mars, début avril, une fébrilité s'empare de la ville, une attente de ce moment aussi intense qu'éphémère, hanami, qui signifie littéralement regarder les fleurs, plus spécifiquement, jouir de la floraison des cerisiers. 
(à suivre)
Chien Hachiko, lieu de rendez-vous à Shibuya, sous un cerisier... ハチコの花見

mercredi 11 avril 2012

Drôle de hanami... 変な花見

Étrange vue des cerisiers en fleurs, devant le ministère des Armées d’autodéfense japonais, à Shinjuku, en plein Tokyo : les rampes de lancement antimissiles installées en prévention du tir d'une fusée nord-coréenne prévu le 14 avril.
Les intentions de ce tir étant peu claires et perçues comme menaçantes, toutes les précautions sont prises, bien en vue.
北朝鮮によるミサイル発射の通告期間に入る中、グラウンドで発射態勢が整ったPAC3=東京都新宿区の防衛省で Photo journal Mainichi
Après les tremblements de terre, tsunami, typhons et tempêtes, voici le temps des missiles, c'est vrai qu'on commençait à s'ennuyer un peu. D'ici peu, ce ne sont pas seulement les pétales des cerisiers qui vont peut-être nous tomber sur la tête.
PS : la fusée a été tirée ce matin 13 avril vers 7 heures (heure japonaise), et elle s'est abimée en mer entre la Corée du nord et la Chine, à l'ouest de la péninsule coréenne, après 81 secondes de vol. Rien pour nous.