« Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »

Gilles Deleuze, Dialogues

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dimanche 5 avril 2015

Terres et vies, la quête de Kurita Kôichi... 色々な土、色々な命、栗田宏一の探究

Intuitivement, Kurita Kôichi a pensé pouvoir découvrir la diversité du monde en voyageant le plus léger possible, afin de mieux percevoir les liens avec chaque milieu.
A l'âge de 13 ans, il va de Tokyo à Kagoshima à l'extrême sud du Japon par un train omnibus en plus de 50 heures.
A l'âge de 24 ans, avec sa compagne il part en Inde et va jusqu'en Grèce en un voyage de 500 jours, où dit-il, tout est toujours différent, intéressant, à chaque moment, un jour comme un an. 
Lors de ce périple, il commence à ramasser des pincées de terre qu'il colle sur des cartes postales envoyées à ses amis. 
A son retour, il se rend compte que le Japon est tout aussi intéressant, même juste autour de chez lui, et que se trouvent partout les mêmes questions et points communs. 

La terre, dit-il, pendant longtemps il ne la voyait pas, car en général nous n'avons pas conscience de sa valeur, mais à force de contacts sensoriels, visuels, tactiles, ... en la parcourant, la terre lui a appris qu'il faisait partie du monde et de la nature.
Une pincée de terre, dit-il, c'est un fragment de notre planète, constitué de minéraux, d'organismes végétaux et animaux qui sous l'action du vent, de la pluie, pendant des siècles, se sont transformés. Les couleurs, les textures changent en fonction des éléments fondamentaux de l'univers. Un peu de terre contient donc une totalité de la matière et des temps. Prendre une poignée de terre c'est saisir en sa main le cosmos.
Kurita parle d'une révélation et d'un émerveillement, suivi d'un désir de transmettre la diversité du monde à travers la beauté et la valeur de la terre.
Son moyen ? Présenter les terres telles quelles, les montrer de façon directe et simple, suivant sa propre expérience. 
Installation à l'abbaye de Maubuisson
A partir des années 1990, comme une mission, Kurita entreprend de collectionner des terres de tout le Japon. Pour nous révéler et transmettre leur beauté, et si possible du plaisir, il crée la Bibliothèque des terres. Il fait sa première collecte dans son jardin à Yamanashi et ensuite il parcourt 3218 des 3233 communes du Japon où il a ramassé 35 000 échantillons.
Kurita établit des règles de collecte, toujours les mêmes, afin de déranger le moins possible le milieu. Il repère d'abord les lieux de ramassage avec les toponymes inscrits sur une carte puis ensuite notés sur le sachet avec la date. Il ramasse toujours la même petite quantité prise en surface, au bord des champs, des chemins ou des ruisseaux car c'est la terre des lieux habités par les humains que Kurita collecte. 
Collection de terres, catalogue
Après l'accident nucléaire de Fukushima, Kurita a vu avec consternation la mise en oeuvre d'une mesure de "décontamination" qui consiste à gratter la surface des sols radioactifs pour racler une dizaine de centimètres de terre condamnée. Toute cette terre mise dans des sacs, des dizaines de milliers de sacs, doit être jetée car "elle est devenue mauvaise", mais pour Kurita cette situation absurde qui consiste à retirer la terre, donc la vie, du sol révèle que c'est bien l'humain et non la terre qui est mauvais.

Depuis 2004, Kurita est invité régulièrement en France où il fait aussi des collectes autour de ses lieux de résidences, région Poitou-Charente et région parisienne.
L'été 2014, il a réalisé quatre installations dans les vestiges de l'abbaye de Maubuisson, près de Pontoise, intitulées "mille terres mille vies".

Dans la salle du Parloir, il a posé au ras du sol en un cercle chromatique 108 coupelles contenant des terres du Japon mélangées avec de l'eau. A chaque coupelle, une nuance de couleur et un motif de craquelure.
Salle du Parloir, 108 coupelles de terres du Japon
Dans la salle du Chapitre, il a disposé à hauteur de table en un grand ovale 365 flacons de terres du Poitou qui montrent encore une progression chromatique étonnante. 
Salle du Chapitre, 365 flacons de terre du Poitou-Charente
La salle des Religieuses offre un tapis de terres collectées autour de l'abbaye. Chaque terre est disposée en carré sur un papier japonais végétal, comme une offrande, en suivant la progression temporelle de la collecte. Cette installation très simple donne à la fois l'impression d'une grande sérénité mais aussi d'une grande fragilité. Nos gestes, voire nos respirations doivent être mesurés, sinon tout risque de disparaître. 
Salle des Religieuses, terres de la région de Maubuisson

La dernière installation, dans une petite pièce fermée d'une porte, n'est accessible qu'à deux personnes à la fois. Sur un socle, sous une cloche de verre, un seul flacon, muséifié par une mise en scène précieuse.




Innocence
Si on s'approche, on peut lire sur le flacon un nom, "Innocence", puis dessous "sol de Fukushima, 2011".

Cette terre a été ramassée avant le séisme, le tsunami et l'accident nucléaire, dans le village de Iitate aujourd'hui évacué, qui se trouve dans la zone interdite autour de la centrale de Fukushima. 
Pour Kurita, le mot innocence est très ample et renvoie à de nombreux termes japonais mujaki 無邪気, mubôbi 無防備, muku 無垢, mujitsu 無実, muzai 無罪.

Voici une vidéo de 14 minutes  montrant la ritualité et la rigueur, la délicatesse et la minutie qui imprègnent la façon de procéder de Kurita, depuis la collecte extérieure (très belles photos de paysages prises par sa compagne-assistante-qu'on-ne-voit-jamais-comme-d'hab) jusqu'aux gestes et positions du corps pour la mise en place finale, avec les différentes étapes de préparation de la terre. D'une idée très simple, Kurita Kôichi a construit tout un procès extrêmement sophistiqué et contemplatif, mais d'une grande proximité.





Images d'un livre pour les enfants écrit par Kurita Kôichi,
découvrez et faites-le vous-même

lundi 25 juin 2012

Des nouvelles de Iitate-mura, village de Fukushima-ken. Le satoyama perdu... 飯舘村の便り。失った里山

Décider de ne pas baisser les bras
Tant d'amertume nous avons éprouvé
tant et tant nous avons pleuré
Mais nous sommes vivants
Et de fait, s'arrêter est impossible
Même petit, un pas fait aller de l'avant
Voyez donc. Donnant ses fruits
La plante, jusque dans cette situation-là
s'acharne et vit
Alors moi aussi
J'ai décidé de ne pas baisser les bras
                                   Watanabe Tomiko
Rose trémière spontanée dans mon jardin... 私の庭で自然に植えられれたタチアオイ
あきらめないことにしたの
沢山悔しい思いをしたよね
沢山、沢山泣いたよ
でも、生きている
やっぱり止まっては駄目だよ
どんなに小さな一歩でも前へ進んだら
ほらね。実ってくれたんだもの
植物は、こんな状況の中でも
頑張って生きているんだもの
だから私は
あきらめないことにしたの 
                 渡辺とみ子

Watanabe Tomiko, née dans la préfecture de Fukushima, habitait depuis son mariage il y a une trentaine d'années, à Iitate, bourg de 6000 habitants environ. Des photos de Iitate, fier de la qualité de ses paysages, de ses milieux naturels et de sa richesse culturelle, sont toujours sur le site des plus beaux villages du Japon.
Paysage de Iitate-mura sur le site "The most beautiful villages in Japan"

Depuis 1980, la commune d'Iitate, avec entre autres l'université de Fukushima, élaborait un mode de revitalisation original et dynamique de son territoire rural et de ses hameaux si représentatifs du satoyama.
Le satoyama est le territoire façonné par la polyculture vivrière et ses pratiques locales, parfois ancestrales. Il est composé d'une mosaïque de champs secs et de rizières, d'étangs-réservoirs et de cours d'eau, de rigoles et de roselières, de jardins et de vergers, d'habitations et de voies. Le tout est bordé de bois recépés qui forment une interface stabilisée et très entretenue entre la zone cultivée et habitée, et la forêt naturelle couvrant les hauteurs. Nature et culture se sont chevauchées et mutuellement enrichies dans le satoyama.
Champs et bois, le satoyama en automne, sur le site "The most beautiful villages in Japan"... 秋の飯舘村の里山
A Iitate, s'installaient de jeunes familles tournées vers l'agriculture biologique, la formation pour ces méthodes agricoles, l'éco-tourisme. Les projets et initiatives foisonnaient. Mme Watanabe et un groupe de femmes avaient lancé un conservatoire coopératif des variétés de pommes de terre cultivées au Japon. Elles produisaient et commercialisaient des semences. Puis après la pomme de terre, elles ont entrepris de recenser et produire des graines de différentes variétés de potimarron, légume très apprécié au Japon. 
Carte issue du site gen 4

Iitate-mura se situe à environ 40 km de la centrale nucléaire de Fukushima (distance équivalente à celle entre le site de Tricastin et Châteauneuf-du-Pape, juste pour donner un ordre de grandeur). Iitate-mura est à l’extrémité nord-ouest du couloir rouge foncé sur la carte ci-dessus, signalant la zone la plus contaminée après les explosions et les retombées radioactives qui se sont succédées à partir du 12 mars. Comme Iitate-mura se trouve en dehors de la zone d'exclusion de 30 km, les habitants sont restés dans l'incertitude sur leur sort jusqu'au 19 avril 2011, avec d'abord une interdiction absolue de boire l'eau du robinet, puis de consommer leurs produits, contaminés pour les légumes à feuilles à des niveaux atteignant les millions de becquerels, enfin arriva une annonce d'évacuation. Le doyen du village, âgé de 102 ans déclina l'offre en se donnant la mort.
Carte issue du site gen 4
Aujourd'hui, Watanabe Tomiko vit avec d'autres habitants de Iitate-mura dans la ville-préfecture de Fukushima. Avec quelques femmes, elle a créé un atelier de fabrication de bentô, boites-repas, à la fois bons au goût et à la santé, garantis avec moins de 20 Bq/kg. Leur atelier fait partie des projets Kâchan no chikara, qu'on peut traduire par La force de maman. 
Décider de ne pas baisser les bras...

Sur le site The most beautiful villages in Japan à la page de Iitate-mura, si l'on clique sur la rubrique Des nouvelles du village, 村のニュース on peut lire :
現在ニュースはありません Actuellement, il n'y a pas de nouvelles

Merci à Christine Lévy de nous avoir fait connaître Mme Watanabe Tomiko, le 16 juin 2012 à la Maison franco-japonaise de Tokyo.