« Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »

Gilles Deleuze, Dialogues

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dimanche 2 décembre 2012

Le combat des mères de Fukushima... 福島県のお母さんたちの戦闘

Voici un reportage d'une vingtaine de minutes qui vient d'être mis en ligne sur le site Aujourd'hui le Japon.

Le combat des mères de Fukushima | Japon Information

Inutile de faire des commentaires, juste quelques précisions :
Les hommes japonais ne sont pas tous d'horribles machos, mais il est vrai qu'ils sont souvent un peu dépassés par les capacités d'engagement de leur épouse, voir parfois en désaccord.
Et cet engagement des femmes, obstiné et persévérant comme la vie, dans ce qu'on appelle les "mouvements d'habitants" ou "mouvements de citoyens", jûmin-undô 住民運動, shimin-undô 市民運動, pour défendre des causes environnementales, contre la pollution industrielle, contre le nucléaire, etc, n'est pas nouveau. 
(Je l'ai évoqué dans de précédents billets ici et là).
Nombreux sont les articles ou reportages qui ont montré, et continuent à présenter les différentes formes d'activisme féminin qui se sont développées à la suite de la catastrophe de Fukushima.

De plus, à travers ce reportage, apparaissent en filigrane les mouvements de population qui se font dans le territoire japonais : les habitants qui le peuvent continuent de quitter la région de Fukushima pour venir en général dans la région de Tokyo, assez proche et offrant davantage de possibilités de logement et de travail.
Et des habitants du Kantô, région de Tokyo, eux, se sont déplacés vers le sud-ouest, dans le Kansai, région de Osaka, voir plus loin, jusqu'à Okinawa.
Globalement, depuis un an et demi, le Kantô a perdu des habitants alors que le Kansai, qui amorçait un déclin démographique, en a gagné.

Fukushima n'a pas fini de remuer en profondeur la société et le territoire du Japon. Et la question du nucléaire est au premier plan des élections législatives (auxquelles s'ajoute celle du gouverneur de la préfecture de Tokyo) qui vont se dérouler le 16 décembre, à la suite de la dissolution du parlement annoncée en novembre par le chef du gouvernement, Noda Yoshihiko. 
L'automne dans la forêt du sanctuaire Meiji... 明治神宮の杜における秋

dimanche 11 novembre 2012

Lettre à Anne Lauvergeon... アンヌ・ロヴェルジョンへの手紙

Chère Madame,

Hier, dimanche 11 novembre, j'ai lu dans le journal Le Monde que vous faisiez partie des "six personnalités choisies pour incarner le débat sur la transition énergétique". La ministre de l'Ecologie vous qualifie de "grand serviteur de l'Etat", et je ne doute pas de votre capacité à faire partager votre longue expérience industrielle, particulièrement celle acquise dans le domaine de l'énergie à la tête d'Areva, entreprise que vous avez fait naître en 2001, de la fusion principalement de CEA Industrie, Gogema et Framatome. 

Je ne doute pas non plus des synergies qui naîtront de votre collaboration avec les autres membres de ce comité de pilotage, et surtout avec Pascal Colombani, ex-patron du CEA de 1999 à décembre 2002 (période de la fusion Areva), ensuite président du conseil de surveillance d'Areva. Il est comme vous-même agrégé en sciences physiques, et son bébé à lui, c'est Iter. J'imagine que vous devez bien le connaître et avoir beaucoup de longueurs d'ondes communes avec lui.
"Histoire de radiations". "Pour vivre en sécurité, tenez bien vos promesses à Kibitan !"
   
Hier aussi, par hasard, je suis tombée sur un article qui présentait des brochures réalisées par la préfecture de Fukushima pour enseigner aux enfants comment se protéger de la radioactivité dans leur vie quotidienne.
Ces brochures ont été réalisées lors de l'été 2011 en réponse aux plaintes des parents et des enseignants, inquiets du manque d'attention portée à la santé des enfants. Elles sont diffusées dans les jardins d'enfants, les écoles, les lieux publics.
"C'est la bonne saison pour attraper des insectes, s'amuser dans l'eau, mais quand on joue dehors, faisons attention à "Radioactivité". Attention à ces endroits : pelouses et touffes d'herbe, caniveaux, pieds d'arbres, flaques, gouttières."
"Quand on sort à l'extérieur, quand on joue dehors, comment faire ? 1. Avant de sortir, on écoute bien les grands ou les maîtres. Et on s'amuse. 2. Avant de rentrer, on enlève bien la poussière. 3. Quand on rentre, on se lave bien les mains et on se gargarise. Goal : On s'est bien amusés et on a tout bien fait."

Quelle coïncidence, ces deux informations qui se télescopent ! mais ce n'est peut-être pas une véritable coïncidence, comme le pensait le psychanalyste Jung qui parlait de synchronicité et ne croyait pas au hasard.

Je pense que connaître ces brochures vous intéressera sûrement. La première de la série, (les 3 images ci-dessus), est conçue pour les enfants de 4 à 5 ans qui déchiffrent les hiraganas, alphabet syllabique utilisé en japonais, et elle a recours pour faire passer le message à une mascotte, une sorte d'oisillon jaune nommé Kibitan. La marionnette de Kibitan circule aussi en ville pour faire passer ses messages.

La fiche Wikipedia en japonais qui vous est consacrée ne manque pas de citer à plusieurs reprises votre surnom, Atomic Anne, アトミック・アンヌ, qui a beaucoup de succès ici. Parce que, sans doute, ce nom rappelle un personnage de manga ultra célèbre au Japon, Tetsuwan Atomu, 鉄腕アトム, qu'on peut traduire par Atome Brasdefer, connu mondialement sous le nom d'Astro Boy, créé par Tezuka Osamu en 1952. Par la suite, l'auteur créa une petite sœur à Atomu, une chipie baptisée Uran, abréviation d'uranium. 
Dessin original de Atomu, 1951

En cas d'accident en France, nous avons déjà une mascotte toute trouvée, et avec Atomu, Atomic Anne fera un couple d'enfer pour expliquer aux petits enfants les lieux à éviter quand on joue dehors, ce qu'il faut faire quand on rentre à la maison, et donner le numéro de téléphone spécial "radioactivité" mis en place par la préfecture (de Fukushima) pour appeler en cas d'inquiétude. C'est déjà ça.
La brochure pour les élèves de l'école primaire. "Agissons en connaissant correctement la radioactivité". Elle reprend les mêmes éléments avec des explications.

En tout cas, ici au Japon, en ce qui concerne la transition énergétique, on a une bonne longueur d'avance. Par la force des choses, une seule centrale fonctionne, après un arrêt total de tout le parc nucléaire, et comme on vient de découvrir que cette centrale est traversée par une faille activée à cause du violent séisme du 11 mars 2011, les experts penchés sur la situation sont bien perplexes (imaginez une rangée d'experts, penchés sur la faille, la tête en bas, les fesses en l'air, c'est tordant).
La brochure pour les adultes :"Dans le cas où les enfants sortent en plein air, quand ils jouent dehors, à quoi faut-il faire attention ?"
Je ne sais pas si vous avez des enfants, d'ailleurs comme je suis féministe je n'avancerai pas l'argument de la sensibilité maternelle, mais j'ai un fils et je peux imaginer l'anxiété de ceux qui ne peuvent quitter Fukushima, et quand je vois ces brochures, eh bien cela me donne envie de pleurer. 

Voulons-nous vivre dans un monde où des mascottes expliquent aux petits enfants, puis avec de plus en plus de précisions, d'explications et de vocabulaire, aux enfants du primaire, aux collégiens, et enfin aux adultes les dangers de la radioactivité quand on joue dehors ?

Bien transitionnellement,
Sylvie Brosseau


Le site pour voir l'intégralité des brochures :
http://techpr.cocolog-nifty.com/nakamura/2011/07/post-73f8.html
Pour les japonisants, les commentaires très critiques sur ces brochures sont à lire.


dimanche 22 avril 2012

Les cerisiers : c'est la rentrée... 新学年の開始

Le moment de la floraison des cerisiers, vers le premier avril, a une importante signification collective au Japon, celle de la rentrée. 
En effet, pour les élèves et les étudiants, c'est la rentrée des classes et le début d'une nouvelle année académique ; pour le monde du baseball et la Chambre des représentants, c'est la reprise du championnat et des sessions parlementaires ; à la télévision, c'est le début d'une grille de programmes rénovée avec des présentateurs et des décors rénovés aussi ; dans les entreprises, c'est le commencement d'un nouvel exercice budgétaire et le premier jour de travail pour les jeunes recrues. 
Ce calendrier de rentrée, généralisé à toutes les activités, est unique dans l'hémisphère nord. 
Université Waseda... 早稲田大学
Donc pour moi aussi, c'est la rentrée avec de nouveaux étudiants qui ont en général autour de vingt ans. Lors des premières classes, pour les connaître un peu, j'aime bien discuter avec eux des raisons de leurs choix de cours, de leurs centres d'intérêt, de ce qu'ils aiment faire en dehors de l'université. Je leur demande de résumer tout cela dans une petite note où ils ajoutent deux ou trois choses qu'ils aimeraient faire dans leur vie. 
Cette année, plusieurs ont répondu : "Je souhaite vivre longtemps et en bonne santé." C'est la première fois qu'une telle réponse apparaît ! Comme si cela n'allait pas tout à fait de soi...
Jardin Ôkuma, université Waseda... 早稲田大学の大隈庭園
L'université Waseda, où j'ai grand plaisir à travailler, possède un jardin de 3,3 hectares sur son campus principal. C'était à l'origine le jardin d'agrément de la résidence d'un daimyô, puissant seigneur vassal direct du shogun à l'époque Edo (1603-1867). Il est de la forme classique à cette période, avec un étang entouré de sentiers qui permettent plusieurs promenades et offrent une succession de vues et d'ambiances variées grâce à une colline, des arbres et des végétaux très divers, des rochers, des lanternes, des pierres gravées, ...
Jardin Ôkuma, université Waseda... 早稲田大学の 大隈庭園
Le fondateur de l'université, Ôkuma Shigenobu (1838-1822) fut un homme politique important, plusieurs fois premier ministre, pendant l'ère de la modernisation du Japon sur le modèle occidental à partir de 1868. Il fonda l'université en 1882 sur des domaines qu'il avait rachetés, et il établit sa résidence personnelle dans celle de ce daimyô. Il remodela le jardin dans le style hybride propre à cette époque, mêlant éléments japonais et occidentaux, avec en tête l'image du jardin de lettré de Kyoto. Il introduisit une pelouse centrale, élément occidental donc vecteur de modernité, qui permet aux étudiants, maintenant que le jardin est ouvert au public, de profiter des beaux jours. Entièrement incendié pendant la guerre, ce jardin bénéficia d'une restauration proche de son état avant destruction.
和洋四条家風の大隈庭園

Ce ne sont pas seulement les étudiants qui viennent s'y délasser puisque ce lieu, comme le reste du campus, est ouvert sur la ville et le quartier. Certains y viennent de loin pour faire une visite culturelle, aussi bien que les puéricultrices de la crèche proche qui s'y promènent avec les tout petits, ou les gosses du quartier à la pêche aux écrevisses. Qu'ils puissent vivre longtemps et en bonne santé !

samedi 19 novembre 2011

En croisant Jean-Henri Fabre au parc Hibiya un samedi... 土曜日に日比谷公園でジャン・アンリ・ファーブルとすれ違う

Samedi dernier, je me suis rendue au parc Hibiya, situé en plein centre de Tokyo près du Palais Impérial, pour assister à une conférence du Shimin-kareji, Collège des citadins. Hibiya est le premier parc public conçu comme tel sur le modèle occidental au Japon et son éclectisme syncrétique raconte la mise en œuvre de la modernité, formes et idées, comme un bricolage qui a fait naître un modèle nouveau.
Parc Hibiya, pelouse et parterres... 日比谷公園の花壇と芝生

Le jardin japonais... 日比谷公園の日本庭園
Le Shimin-college, appelons-le ainsi, est un centre culturel régi par la fondation publique qui gère les espaces verts de Tokyo. Il organise des expositions, des cycles de conférences sur des aspects historiques ou environnementaux et diverses formations en rapport avec les parcs, les jardins, la nature en ville : activités pratiques, naturalistes, artistiques, éducatives ou ludiques pour les enfants, formation des guides bénévoles, formation continue des jardiniers professionnels, etc.
Après la conférence, je descends à la bibliothèque spécialisée sur ces mêmes thémes, et à l'entrée, présenté en évidence, je tombe sur ce livre très grand format bien ouvert.


市民カレッジの資料館にあるジャン・アンリ・ファーブルの本

Il s'agit de la traduction d'un ouvrage publié en 1991, Les champignons de Jean-Henri Fabre. L'édition japonaise, en 1992, reprend et annote les amples textes introductifs qui présentent l’œuvre de J.H. Fabre (prononcé Fabulu en japonais) et surtout reproduit à l'échelle d'origine 221 aquarelles que le naturaliste réalisa pendant les sept années de sa vie qu'il consacra à l'étude des champignons. La bibliothécaire m'explique que ce livre est mis en évidence parce qu'il y a beaucoup de champignons dans le parc en ce moment et que les aquarelles sont très belles.
Des associations font même des "sorties champignons", botaniques et gustatives, dans les parcs publics de Tokyo, dont Hibiya. Il existe des peuples, des cultures "mycophages", qui savourent les champignons, et d'autres qui les excluent de leur régime alimentaire, le Japon fait partie résolument des premiers, comme les pays latins d'Europe. Malheureusement, cette année, et bien d'autres ensuite, les cesium 131 et 137 retombés de Fukushima nous privent de ces plaisirs.

Récolte des fruits du ginko biloba, l'amande à l'intérieur du noyau est très appréciée... 銀杏拾いする
Lorsque je suis arrivée au Japon, en comprenant que j'étais française, on me citait, à ma grande surprise, Jean-Henri Fabre (1823-1915) comme le compatriote le plus connu ici. J'étais d'autant plus surprise qu'à l'époque, ça ne me disait rien alors que j'avais passé mon enfance à 25 km de son Harmas de Sérignan, mais aucune sortie scolaire ni familiale ne m'avait amenée jusque là-bas. 
Je ne suis pas la seule, si j'en crois ce texte puisé dans les Chroniques japonaises d'un certain "Fabrice au Japon" :
"C’est en lisant un recueil de récits de Yoko Ogawa, La bénédiction inattendue (paru en 2007), que je suis tombé une fois de plus sur une référence à Jean-Henri Fabre. Je dis une fois de plus car je n’ai jamais autant entendu parler de lui que depuis que je suis au Japon ! Ainsi ai-je rencontré plusieurs fois des Japonais qui m’ont parlé de lui avec respect et admiration, et qui connaissaient sa vie et ses Souvenirs entomologiques sans doute bien mieux que moi, qui suis pourtant originaire du Vaucluse, le département où ce naturaliste a passé une grande partie de sa vie."
Artistes et critique... 芸術家と批評家

Je suis allée à l'Harmas pour la première fois en 1991 accompagnant un couple de Japonais assez âgé qui se faisait une immense joie de découvrir la demeure de Fabre. Devant l'état d'abandon du jardin et le peu de cas fait de quelques documents laissés à disposition, ils n'ont rien dit mais leur silence montrait que cette visite leur laissait une bien étrange impression et beaucoup d'incompréhension. Le gardien pourtant nous avait expliqué que peu de Français avaient entendu parler de J.H. Fabre alors que tous les Japonais le connaissaient.

 
Chasseur de martin-pêcheur... 川蝉の写真家

Les Souvenirs entomologiques de Fabre bénéficient au Japon de quatre traductions, la dernière en date publiée de 2005 à 2009 à l'occasion du centenaire de cette œuvre. La première traduction, toujours éditée, fut publiée en 1922 et établie par Osugi Sakae (1885-1923), penseur politique porté d'abord vers le christianisme et le socialisme, activiste social, syndicaliste et anarchiste radical, défenseur de l’espéranto et de l'amour libre, arrêté lors d'un discours à Saint Denis en 1922, et assassiné par la police politique japonaise en 1923 lors de la confusion qui suivit le grand séisme du Kantô. Fabre a donc été lu et reconnu par la pensée la plus avant-gardiste du début du XXème au Japon.
Dans le même coin du parc... 公園の同じ所
A la suite de cette première traduction, les textes de Fabre ont été introduits dans les programmes scolaires japonais, primaire et collège. Ils sont toujours lus en classe car ils allient valeur littéraire, intérêt scientifique ainsi qu'une approche de la nature que reconnaît la sensibilité japonaise. En France, c'est justement cette forme littéraire qui a tant nui, et nuit encore, entre autres, à la reconnaissance de Fabre. Le débat y est toujours vif à son sujet, sur sa légitimité même, car il n'adhèra pas à la théorie de l'évolution, alors que pourtant son travail et son apport sont maintenant clairement situés dans leur perspective historique. Témoigne de ces débats, la discussion qui s'anime à propos de l'article rédigé dans Wikipedia, critiqué véhémentement comme trop élogieux par certains. 
En fait, on en veut à Fabre en France parce qu'il n'est pas Darwin et qu'on s'est fait voler la vedette par un perfide Anglais.
Au Japon, le fond culturel animiste qui perdure dans les rituels sacrés toujours vivants du shintoisme et la culture scientifique occidentale s'accommodent fort bien l'un de l'autre. Les textes de Fabre ne sont donc pas déconsidérés parce qu'ils seraient impurs scientifiquement, trop emprunts de poésie et d'une certaine spiritualité. Au contraire, on y est touché par sa vision du monde.
Exposition de chrysanthèmes... 菊の展覧会


De nombreux insectes font partie au Japon de ces éléments signes de saison, saisis par une expression sensible au moment précis de leur apparition éphémère. Ils révèlent, autant que les fleurs, cette émouvante fragilité du monde à laquelle chaque être vivant participe : les lucioles, les libellules, les cigales, les scarabées rhinocéros et les lucanes cerf-volants, les grillons et tous les insectes stridulants de l'automne, les araignées, ... Même le moustique trouve sa place en poésie, faisant ressortir notre grand dénuement et notre vulnérabilité.  
Les grands magasins, style galerie Lafayette, ont en été un rayon "insectes" avec tout le matériel nécessaire à la chasse, filets, boîtes, qui vendent aussi des bestioles pour les enfants qui rentrent bredouilles ou sont flemmards. A l'automne, dans les ruelles de Tokyo, on rencontre souvent de grandes mantes religieuses, vertes ou brunes. Il y a quelques jours, une mère s'arrête avec sa poussette à un feu, l'enfant d'environ deux ans se penche pour observer une mante religieuse qui l'intrigue. Le feu passé au vert, sa mère repart et lui aussitôt se met à brailler : "kamakiri, kamakiri, la mante je veux la prendre !" A à peine deux ans, en plein Tokyo, il sait déjà reconnaître et nommer cet animal. 
On peut se marier aussi à Hibiya, sous le ginko vieux de 500 ans...日比谷公園に行う結婚式

Au jardin d'enfants puis à l'école primaire, les enfants apprennent à reconnaître et attraper, sans les blesser ni se faire blesser éventuellement, nombre d'insectes ou de bestioles, même les larves de libellules avant de vider et nettoyer la piscine au printemps (chaque école primaire publique est dotée d'un bassin de plein air). On joue spontanément avec les cloportes trouvés sous les pierres et qui se mettent en boule dès qu'on les touche. On les appelle d'ailleurs dango-mushi, bestiole-boulette de riz, par analogie avec la forme ronde. Les dango, faits de riz gluant sucré, sont des douceurs très appréciées des enfants, donc rien de répugnant dans ce nom, au contraire. 
Voici la définition du cloporte que donne le Robert :
cloporte , , origine inconnue
Petit animal arthropode (isopodes) qui vit près des habitations sous les pierres, dans les lieux humides et sombres. « fourmillant de cloportes et d'insectes dégoûtants » ().
Vivre comme un cloporte, confiné chez soi.
Individu répugnant, servile.

Les petites bêtes restent des créatures du diable chez M. Robert, dans notre langue et notre imaginaire.

J'ai étudié le guide de l'enseignant associé à un manuel scolaire pour une matière enseignée les deux premières années de l'école primaire (6 et 7 ans), initiation à la fois aux sciences naturelles et à la vie en société (cette association est d'ailleurs parlante). L'approche est basée sur l'observation concrète, le contact direct avec ce qui se trouve autour de soi (repérer, faire pousser, attraper, élever, transformer -les végétaux-, dessiner, décrire, raconter, imiter). Beaucoup d'exemples d'activités prennent comme sujet des insectes, autant voir même plus que les plantes, notamment pour transmettre des notions comme la valeur de tout le vivant ou la transformation des cycles naturels. On initie les enfants à une véritable "observation participative" en leur demandant de se mettre à la place de l'insecte dans son milieu (éventuellement reconstitué dans un petit vivarium) pour imaginer ses réactions, déduire ses comportements, ce qui amène à une forme d'empathie. Exactement la méthode de Fabre qui refusait :
"la superficielle méthode généralement adoptée. On prend un insecte, on le transperce d'une longue épingle, on le fixe dans la boîte à fond de liège, on lui met sous les pattes une étiquette avec un nom latin et tout est dit sur son compte. Cette manière de comprendre l'histoire entomologique ne me suffit pas. Vainement on me dira que telle espèce a autant d'articles aux antennes, tant de nervures aux ailes, tant de poils en une région du ventre ou du thorax; je ne connaîtrai réellement la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses instincts, ses mœurs."  (Souvenirs entomologiques T. I, chap. IX, p. 136-137)
Pourquoi cette focalisation à l'école au Japon sur les insectes ? Parce qu'ils peuvent être élevés facilement, réagissent plus vite que les plantes, se métamorphosent encore plus radicalement, réalisant ces passages énigmatiques entre des mondes parallèles qui font partie de la conscience japonaise, parce qu'ainsi ils révèlent si bien le mystère de la vie, l'inconnu à nos pieds, parce que
C'est si naturel, ce me semble, si à la portée de chacun, si entraînant que de s'intéresser à tout ce qui grouille autour de nous !" Souvenirs entomologiques (T. VI, chap. III, p. 35).
Toutes les photos ont été prises le même jour, le 12 novembre 2011, au parc Hibiya où l'on fait encore bien d'autres choses...