« Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »

Gilles Deleuze, Dialogues

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dimanche 5 avril 2015

Terres et vies, la quête de Kurita Kôichi... 色々な土、色々な命、栗田宏一の探究

Intuitivement, Kurita Kôichi a pensé pouvoir découvrir la diversité du monde en voyageant le plus léger possible, afin de mieux percevoir les liens avec chaque milieu.
A l'âge de 13 ans, il va de Tokyo à Kagoshima à l'extrême sud du Japon par un train omnibus en plus de 50 heures.
A l'âge de 24 ans, avec sa compagne il part en Inde et va jusqu'en Grèce en un voyage de 500 jours, où dit-il, tout est toujours différent, intéressant, à chaque moment, un jour comme un an. 
Lors de ce périple, il commence à ramasser des pincées de terre qu'il colle sur des cartes postales envoyées à ses amis. 
A son retour, il se rend compte que le Japon est tout aussi intéressant, même juste autour de chez lui, et que se trouvent partout les mêmes questions et points communs. 

La terre, dit-il, pendant longtemps il ne la voyait pas, car en général nous n'avons pas conscience de sa valeur, mais à force de contacts sensoriels, visuels, tactiles, ... en la parcourant, la terre lui a appris qu'il faisait partie du monde et de la nature.
Une pincée de terre, dit-il, c'est un fragment de notre planète, constitué de minéraux, d'organismes végétaux et animaux qui sous l'action du vent, de la pluie, pendant des siècles, se sont transformés. Les couleurs, les textures changent en fonction des éléments fondamentaux de l'univers. Un peu de terre contient donc une totalité de la matière et des temps. Prendre une poignée de terre c'est saisir en sa main le cosmos.
Kurita parle d'une révélation et d'un émerveillement, suivi d'un désir de transmettre la diversité du monde à travers la beauté et la valeur de la terre.
Son moyen ? Présenter les terres telles quelles, les montrer de façon directe et simple, suivant sa propre expérience. 
Installation à l'abbaye de Maubuisson
A partir des années 1990, comme une mission, Kurita entreprend de collectionner des terres de tout le Japon. Pour nous révéler et transmettre leur beauté, et si possible du plaisir, il crée la Bibliothèque des terres. Il fait sa première collecte dans son jardin à Yamanashi et ensuite il parcourt 3218 des 3233 communes du Japon où il a ramassé 35 000 échantillons.
Kurita établit des règles de collecte, toujours les mêmes, afin de déranger le moins possible le milieu. Il repère d'abord les lieux de ramassage avec les toponymes inscrits sur une carte puis ensuite notés sur le sachet avec la date. Il ramasse toujours la même petite quantité prise en surface, au bord des champs, des chemins ou des ruisseaux car c'est la terre des lieux habités par les humains que Kurita collecte. 
Collection de terres, catalogue
Après l'accident nucléaire de Fukushima, Kurita a vu avec consternation la mise en oeuvre d'une mesure de "décontamination" qui consiste à gratter la surface des sols radioactifs pour racler une dizaine de centimètres de terre condamnée. Toute cette terre mise dans des sacs, des dizaines de milliers de sacs, doit être jetée car "elle est devenue mauvaise", mais pour Kurita cette situation absurde qui consiste à retirer la terre, donc la vie, du sol révèle que c'est bien l'humain et non la terre qui est mauvais.

Depuis 2004, Kurita est invité régulièrement en France où il fait aussi des collectes autour de ses lieux de résidences, région Poitou-Charente et région parisienne.
L'été 2014, il a réalisé quatre installations dans les vestiges de l'abbaye de Maubuisson, près de Pontoise, intitulées "mille terres mille vies".

Dans la salle du Parloir, il a posé au ras du sol en un cercle chromatique 108 coupelles contenant des terres du Japon mélangées avec de l'eau. A chaque coupelle, une nuance de couleur et un motif de craquelure.
Salle du Parloir, 108 coupelles de terres du Japon
Dans la salle du Chapitre, il a disposé à hauteur de table en un grand ovale 365 flacons de terres du Poitou qui montrent encore une progression chromatique étonnante. 
Salle du Chapitre, 365 flacons de terre du Poitou-Charente
La salle des Religieuses offre un tapis de terres collectées autour de l'abbaye. Chaque terre est disposée en carré sur un papier japonais végétal, comme une offrande, en suivant la progression temporelle de la collecte. Cette installation très simple donne à la fois l'impression d'une grande sérénité mais aussi d'une grande fragilité. Nos gestes, voire nos respirations doivent être mesurés, sinon tout risque de disparaître. 
Salle des Religieuses, terres de la région de Maubuisson

La dernière installation, dans une petite pièce fermée d'une porte, n'est accessible qu'à deux personnes à la fois. Sur un socle, sous une cloche de verre, un seul flacon, muséifié par une mise en scène précieuse.




Innocence
Si on s'approche, on peut lire sur le flacon un nom, "Innocence", puis dessous "sol de Fukushima, 2011".

Cette terre a été ramassée avant le séisme, le tsunami et l'accident nucléaire, dans le village de Iitate aujourd'hui évacué, qui se trouve dans la zone interdite autour de la centrale de Fukushima. 
Pour Kurita, le mot innocence est très ample et renvoie à de nombreux termes japonais mujaki 無邪気, mubôbi 無防備, muku 無垢, mujitsu 無実, muzai 無罪.

Voici une vidéo de 14 minutes  montrant la ritualité et la rigueur, la délicatesse et la minutie qui imprègnent la façon de procéder de Kurita, depuis la collecte extérieure (très belles photos de paysages prises par sa compagne-assistante-qu'on-ne-voit-jamais-comme-d'hab) jusqu'aux gestes et positions du corps pour la mise en place finale, avec les différentes étapes de préparation de la terre. D'une idée très simple, Kurita Kôichi a construit tout un procès extrêmement sophistiqué et contemplatif, mais d'une grande proximité.





Images d'un livre pour les enfants écrit par Kurita Kôichi,
découvrez et faites-le vous-même

samedi 28 septembre 2013

Un monde hors du monde... 世界を離れている世界

Un journaliste et photographe indépendant, Kino Ryûichi 木野龍逸, s'est rendu en juin, pour la quatrième fois, à Fukushima.
Il a rapporté une série d'images de la zone interdite dans un rayon de 20km autour de la centrale en dévastation, requalifiée depuis mai dernier en "zone de retour impossible dans un délai de cinq ans".
Pour voir toutes les images, cliquez sur ce lien.
Des sacs de matières contaminées
On voit de tels sacs remplis de terre ou de végétaux, provenant des chantiers de "décontamination", depuis les fenêtres du Shinkansen (TGV) qui va vers le nord, un peu avant la ville de Fukushima, au bord des champs. Sacs de terre, réservoirs d'eau, l'asphyxie du territoire s'étend. Jusqu'où ?
Sacs à perte de vue, dont on ne sait que faire

Chemin de fer abandonné
Ville abandonnée
Littoral abandonné après le tsunami, un autel honore des disparus
C'est le culte rendu aux morts qui seul témoigne du passage des vivants dans cette zone de non-lieu.
Campagne abandonnée
"L'énergie nucléaire pour construire une société et une ville riches" clame le portique installé à l'entrée du bourg de Futaba, commune sur laquelle la moitié de la centrale de Fukushima est implantée. 
Sur une autre image, un portique proclame "Le nucléaire, énergie d'un futur lumineux".

vendredi 13 septembre 2013

"Let me assure you the situation is under control."

Vol Air France, quelque part dans le ciel entre Paris et Tokyo dans la nuit de samedi à dimanche. Une hôtesse japonaise prend le micro : 
"J'ai une très bonne nouvelle à annoncer, Tokyo vient d'être choisi pour organiser les Jeux Olympiques de 2020." 
Dans l'avion, quelques applaudissements et expressions de joie, enthousiasme modéré (la population de Tokyo était la moins motivée pour soutenir l'organisation des JO, à peine 60% contre l'immense majorité des Stambouliotes ou des Madrilènes). L'annonce faite en japonais n'est traduite ni en français, ni en anglais, comme quoi, les valeurs soit-disant universalistes de l'olympisme flattent avant tout (seulement ?) la ferveur nationale.

A Tokyo, dimanche 8 septembre, tous les médias, télévisions, journaux, panneaux d'affichages, enchaînent éditions et programmes spéciaux, on frise la saturation.

Pour soutenir le gouverneur de Tokyo, le premier ministre Abe Shinzô avait fait le déplacement à Buenos Aires. Dans son discours devant le jury, il n'avait pas prévu de parler de Fukushima mais la délégation sur place lui fit comprendre que, plutôt d'attendre les inévitables questions à ce sujet, il valait mieux prendre les devants. Même si les membres du comité olympique, pour diverses raisons, avaient déjà fait leur choix (stratégies européennes pour 2024, inquiétudes sur la situation sociale et économique en Turquie, garantie et sécurité assurées en choisissant le Japon -le nucléaire fait moins peur que l'islam -), personne ne pouvait complètement éluder la question de Fukushima après le feuilleton des fuites d'eau radioactives pendant tout l'été.

Dans un anglais laborieux, Abe assura donc à certains qui s'inquiétaient à propos de la centrale de Fukushima, que la situation était sous contrôle. Que l'eau contaminée ne sortait pas des limites du port de la centrale, et que surtout Tokyo n'était en rien concerné par ce qui se passait là-bas. Il conclut en disant que, sous le ciel bleu de la ville de Fukushima, les enfant jouaient au ballon et que la désignation de Tokyo serait une grande joie pour eux, un réconfort pour tous les habitants de la région touchée par le séisme et le tsunami de mars 2011.
Le site de la ville de Fukushima, entre rivière et montagnes. La rivière Abukuma accueille en hiver de nombreux cygnes et canards qui descendent de Sibérie... 福島市に於ける阿武隈川
Images Sb prises le 11 mars 2013

Les habitants de la région concernée en premier lieu, mais aussi beaucoup de personnes à Tokyo, ont été consternés par de tels propos mensongers. Les pêcheurs du département de Fukushima, interdits d'activité à cause de la contamination des eaux du littoral, ont fait savoir leur colère. C'est leur situation qui est niée ! Lundi 9 septembre, lors de la conférence de presse hebdomadaire sur la situation à la centrale de Fukushima, les journalistes ont demandé aux responsables de Tepco en face d'eux s'ils pouvaient confirmer les propos du premier ministre. Gros embarras. Le gouverneur de la préfecture de Fukushima a fait connaître aussi sa stupeur et a annoncé qu'il interprétait les propos de Abe comme un engagement du gouvernement et de l'Etat à prendre la responsabilité totale du chantier, décrit comme "un hôpital sur un champ de bataille" par un dirigeant de Tepco. 
Sous le ciel bleu de Fukushima, toutes les écoles, les crèches, les jardins publics sont équipés d'appareils qui mesurent la radioactivité
Photos Sb prises le 11 mars 2013
Pendant ce temps, les eaux souterraines qui descendent des montagnes vers la mer, continuent à se charger de cesium et de tritium en passant sous la centrale. Les divers moyens mis en oeuvre pour essayer de bloquer ces flux ont tous échoué, d'autres vont être tentés comme congeler les sols pour former une barrière, après l'échec du mur de béton ou de l'injection de gélifiants. Au coup par coup il faut inventer des réponses à des problèmes inconnus et mal cernés, aucune solution globale n'est disponible. Les centaines de réservoirs d'eau encore plus contaminée (fuyant aussi) qui occupent aujourd'hui la majeure partie du site et des ouvriers, représentent d'après un spécialiste un danger potentiellement plus préoccupant que les eaux souterraines. Et vendredi 13 septembre, de la vapeur blanche dont la cause reste inexpliquée a été à nouveau observée.
Des réservoirs qui s'étendent à perte de vue... 汚染水を移送するための 緊急時用タンク
Photos du site de Fukushima publiées par le Japan Daily Press
Bref, ça fuit, ça fume, ça coule, tous les projecteurs sont braqués sur Fukushima, peut-être pendant peu de temps, mais la dimension des problèmes apparaît très crûment depuis la désignation de Tokyo par le CIO.
L'attitude offusquée des autorités devant les dessins du Canard Enchaîné (qui ont fait la une des journaux japonais) montre que la situation est peut-être sous contrôle mais qu'il suffit de peu pour faire déraper cette belle assurance.
Dessin du Canard Enchaîné paru le 11 septembre

 
Fuku-chan, mascotte proposé par un Américain. Le mauvais esprit est bien partagé... アメリカ人が提案したフクちゃんというロゴとキャラクター

dimanche 2 décembre 2012

Le combat des mères de Fukushima... 福島県のお母さんたちの戦闘

Voici un reportage d'une vingtaine de minutes qui vient d'être mis en ligne sur le site Aujourd'hui le Japon.

Le combat des mères de Fukushima | Japon Information

Inutile de faire des commentaires, juste quelques précisions :
Les hommes japonais ne sont pas tous d'horribles machos, mais il est vrai qu'ils sont souvent un peu dépassés par les capacités d'engagement de leur épouse, voir parfois en désaccord.
Et cet engagement des femmes, obstiné et persévérant comme la vie, dans ce qu'on appelle les "mouvements d'habitants" ou "mouvements de citoyens", jûmin-undô 住民運動, shimin-undô 市民運動, pour défendre des causes environnementales, contre la pollution industrielle, contre le nucléaire, etc, n'est pas nouveau. 
(Je l'ai évoqué dans de précédents billets ici et là).
Nombreux sont les articles ou reportages qui ont montré, et continuent à présenter les différentes formes d'activisme féminin qui se sont développées à la suite de la catastrophe de Fukushima.

De plus, à travers ce reportage, apparaissent en filigrane les mouvements de population qui se font dans le territoire japonais : les habitants qui le peuvent continuent de quitter la région de Fukushima pour venir en général dans la région de Tokyo, assez proche et offrant davantage de possibilités de logement et de travail.
Et des habitants du Kantô, région de Tokyo, eux, se sont déplacés vers le sud-ouest, dans le Kansai, région de Osaka, voir plus loin, jusqu'à Okinawa.
Globalement, depuis un an et demi, le Kantô a perdu des habitants alors que le Kansai, qui amorçait un déclin démographique, en a gagné.

Fukushima n'a pas fini de remuer en profondeur la société et le territoire du Japon. Et la question du nucléaire est au premier plan des élections législatives (auxquelles s'ajoute celle du gouverneur de la préfecture de Tokyo) qui vont se dérouler le 16 décembre, à la suite de la dissolution du parlement annoncée en novembre par le chef du gouvernement, Noda Yoshihiko. 
L'automne dans la forêt du sanctuaire Meiji... 明治神宮の杜における秋

vendredi 12 octobre 2012

L'automne, saison des moissons au Japon... 秋、稲刈りの季節

福島県大熊町に於ける警戒区域の稲刈り
Photo choc ce matin, vendredi 12 octobre 2012, en haut du site du journal Asahi.

Des membres du gouvernement local de Okuma, commune de la préfecture de Fukushima aujourd'hui dans la zone interdite, récoltent le riz dans quelques champs plantés afin d'en mesurer la contamination.
La centrale nucléaire Fukushima Daiichi se trouve à cheval sur les deux communes de Okuma et Futaba, aires rurales en bord du Pacifique.

Quel message veut transmettre l'homme qui brandit sa botte d'épis de riz ?
Qu'il croit malgré tout à la vie qui continue ?
Qu'il garde l'espoir de reprendre la culture en cet endroit un jour prochain ? 
Qu'il veut montrer au monde ce à quoi est réduit son pays natal ?

Qu'en penser ?

La moisson est toujours bien plus que la récolte d'une plante, c'est un moment qui symbolise la fertilité et contient toute l'histoire de l'humanité.
C'est pourquoi cette image est bouleversante car elle nous montre notre monde mis à mal.

Trouvée sur le net, cette petite vidéo faite au moment du repiquage dans cette même commune de Okuma, en mai :

Voici un commentaire posté à ces images :

シュールだな~。
☢ ゜ ・ ☢ 。 ☢ 。 ・ 。 ゜ ・ 。 ゜ 。・ ☢ ゜・ 。 ゜ 。 ☢ ゜ ・ 。 ・ ☢ ・ ゜ 。 ☢ ・ 。 ・ 。 ☢ ゜ ・ ☢ 。 ゜ 。 ・ ☢ ・ 。 ☢ ゜ ・ 。
なんだけどなぁ。。。

jeudi 22 décembre 2011

Les radiations vues par une graphiste japonaise... 赤つぶつぶの絵


"Si les radiations étaient visibles, si les radiations étaient des points rouges, voila ce qu'on verrait réellement."

Ce film a été réalisé par Yugi Misato, une illustratrice de Tokyo. La musique et les textes des raps ont été composés par les élèves d'un lycée de New York, Harlem Renaissance High-school.
Dans la dernière partie, un jeune rape en français. 
Les images, minimalistes, enchaînent des scènes, des paysages, tous irradiés, qui font références aux situations vécues depuis le 11 mars : pollution de l'air, de la mer, des aliments, du riz, des forêts, des champignons, de tous les êtres vivants, contrainte de consommer des produits contaminés, etc.
Apparaît une évocation de Hiroshima et de "Pluie noire" (1970), récit de Ibuse Masuji, qui raconte les conséquences de l'explosion atomique sur la vie quotidienne d'une famille, les peurs engendrées par la pluie noire radioactive tombée après la bombe et la discrimination vis à vis des victimes. De telles phénomènes ont ponctuellement surgi ces derniers mois : hôtelier qui refuse de louer une chambre à des habitants de Fukushima par exemple.

"Que toutes les grandes personnes surmontent tout et protègent toutes les vies."
Au Japon, ce n'est pas le Père Noël qui est en rouge cette année.

Le blog de Yugi Misato : Un jour, un dessin :  http://www.mikanblog.com/

mercredi 14 décembre 2011

Decon, suite sans fin...デコン、完結なし続き

Résumé de la situation pour qui aurait raté un épisode :

Le Japon ne peut se permettre l'option Tchernobyl, c'est à dire condamner une portion de son territoire pour cause de radioactivité.

Le pays se trouve donc dans l'obligation de "nettoyer" (c'est l'euphémisme officiel employé, clean クリーン) de larges étendues et de traiter de monstrueuses quantités de matériaux : végétaux et sols contaminés issus principalement des cinq préfectures autour de la centrale de Fukushima, débris et gravats laissés par le tsunami et pollués par la radioactivité, auxquels s'ajoutent des résidus secrétés de diverses façons par le désastre nucléaire, qui surgissent au fil du temps et bien au-delà de Fukushima.
Seulement dans la zone d'exclusion de 30km, les décombres du séisme et du tsunami atteignent 500 000 tonnes.

Les carpes du mois de mai qui flottent après le tsunami... 津波の後のこいのぼり
L’état prend en charge le "nettoyage" de la zone d'exclusion et de tous les sites où la radioactivité est supérieure à 20 millisieverts/an. Ailleurs, ce sont les municipalités avec des aides financières publiques qui s'occupent de la decon. Des essais sont en cours, eau sous pression, brossage, aspirateurs de feuilles, afin d'élaborer des directives officielles qui seront données en janvier.
Pour réduire les volumes, il est envisagé d'incinérer tout, même la terre, mais les cendres issues de la combustion, concentrées, ont des taux de radioactivité bien supérieurs aux matériaux d'origine. Le Gouvernement a décidé la récupération des cendres chargées de plus de 8 000 Bq/kg pour contrôler leur stockage en containers et éviter les fuites. Les lieux et modes de stockage n'ont pas encore été fixés. Pendant un temps, c'est la préfecture de Fukushima elle-même, fichue pour fichue, qui était désignée pour entreposer toutes les matières indésirables. Devant l'émoi suscité par ce sacrifice consommé, rien n'a été encore tranché. C'est vrai que ce serait une "solution rationnelle" mais c'est aussi une condamnation définitive difficile à assumer, alors qu'officiellement les efforts de "nettoyage" doivent permettre aux habitants de revenir chez eux.

En dessous de 8 000 Bq/kg, les cendres finissent dans les cimenteries, donc in fine mélangées dans du béton, ou bien déposées avec des résidus d'incinération ordinaires dans les comblements artificiels faits sur le littoral, notamment en baie de Tokyo (umetate-chi). 

Le 24 août dernier, il est brusquement apparu que 42 incinérateurs publics, traitant les déchets ménagers ordinaires, répartis dans 7 préfectures dont celle de Tokyo, contenaient des cendres avec des taux de radioactivité supérieurs à 8 000 Bq/Kg. Ils ont dû stopper leurs activités avant qu'une solution ne soit trouvée pour les désengorger. Laquelle ? Je ne sais pas. En tout cas, en ne brûlant que des déchets ménagers ou de jardin a priori "normaux", ces incinérateurs se sont trouvés saturés de résidus radioactifs, et cela jusque dans Tokyo.
Tests de decon professionnelle, préfecture de Fukushima, toit d'une mairie. Eau chaude, eau froide, circuit fermé, huile de coude et couleurs pop. En janvier, des directives vont être données en fonction de ces essais... デコンの専門的なテスト (photo Asahi )

Le même problème avait surgi plus tôt dans les stations d'épuration qui, après les pluies ayant rabattu au sol le nuage radioactif du mois de mars, se sont remplies d'eaux de ruissellement fortement contaminées puis saturées de boues fortement radioactives. La solution adoptée pendant l'été, présentée dans un reportage de la NHK : une dispersion de containers dans de petits sites clos et soi-disant sécurisés, situés par-ci par-là à la campagne, parfois au beau milieu des rizières ; cela, exécuté sans consultations ni informations des habitants, évidemment aussi inquiets que mécontents, qui s'organisent en associations pour pouvoir contrôler les contrôles.

Le Gouverneur de Tokyo (80 ans aux prunes) a décidé, sans aucun débat public, d'accepter des débris contaminés du tsunami en provenance de petites communes du littoral qui n'ont bien sûr pas la capacité d'absorber ces montagnes de déchets (il leur faudrait 20 ans). Ils seront brûlés dans les différents incinérateurs publics de Tokyo, en ville. Le premier convoi est arrivé début novembre et le programme doit se poursuivre jusqu'en mars 2013 pour traiter 100 000 tonnes. Les déchets contaminés sont mélangés avec un ratio de 1/10 avec d'autres. Osaka vient d'emboîter le pas à Tokyo, et comme à Tokyo, l'opposition des populations est très forte. En tout, les trois préfectures littorales (Miyagi, Iwate, Fukushima) ont 22 millions de tonnes de décombres à partager. Finalement, devant les réticences des habitants, la pédagogie est mise en œuvre : premier test d'une série effectué hier 13 décembre, mesures des matériaux, des fumées et des résidus, mise en ligne des données, etc.
Malgré (ou à cause de) ces efforts, les Japonais ont de plus en plus l'impression de servir de cobayes exposés une radioactivité faible mais permanente et généralisée dont on connait mal les conséquences à long terme. C'est ce sentiment qui revient souvent dans les constats sur la situation.

Conclusion à ce jour : la "décontamination" ne fait aucunement disparaître la radioactivité mais ne fait que la déplacer, et donc, la répand partout.

Sur cette question des décombres et de leur dispersement, la vidéo en français sur "les débris maudits du Japon" faite par le journal Aujourd'hui le Japon est un bon résumé.




lundi 5 décembre 2011

Décon, le mot de l'année... 今年の言葉とはデコン


Nous avions passo-con, パソコン abréviation en japanglais de personal computer, suivi de mini-con, ミニコン et fami-con, ファミコン pour mini computer et family computer, contenant sans doute des semi-con, セミコン, semi conductors ; nous avions air-con, エアコン pour air conditionner ; zene-con, ゼネコン pour general contractor c'est à dire entreprise de construction générale ; nous avions bodi-con, ボディコン pour body conscious qui qualifie les jeunes femmes vêtues très court et très moulant, apparues dans les euphoriques années 80 de la bulle économique. Et aussi loli-con, ロリコン, pour lolita complex et maza-con, マザコン pour mother complex, designant ceux qui aiment trop les très jeunes filles ou leur maman. 
Bodi-con ou loli-con ?... ロリコンかボディコンでしょうか?
Nous pouvons ajouter à notre collection des abréviations à succès en "con" un nouveau venu qui s'est désormais imposé, et pour longtemps, dans notre paysage lexical et notre environnement quotidien : decon, デコン pour decontamination.
Et voici "la technologie la plus avancée", dixit Hosono Goshi, ministre de l'environnement et de la crise nucléaire des deux derniers gouvernements, en tout cas la plus pratiquée en matière de décontamination au Japon depuis l'accident nucléaire de Fukushima :

                                      
Video diffusée par la NHK, télévision nationale, le 23 novembre 2011. Cette méthode présentée aux médias va être appliquée dans 600 vergers de la préfecture de Fukushima, soit 2 200 hectares. Comme on peut le voir, l'eau récupérée dans la bâche se déverse aux pieds des arbres. Bien souvent, il n'y a pas de bâche.

En ville, à Fukushima mais aussi dans les hot spots découverts à un rythme régulier à Tokyo et dans son agglomération (des points bas, caniveaux bouchés ou dalles, où des eaux de ruissellement stagnantes avec des saletés se sont accumulées concentrant des particules radioactives), c'est la même "technologie" qui est mise en œuvre. Ville et campagne, c'est donc une technique extrêmement adaptative et flexible, que n'importe qui peut utiliser (c'est à dire sans protection ni formation bien souvent). 

Bienvenue chez Kärsher, leader des solutions de nettoyage (c'est leur slogan, regarder le site à la lumière des événements ici, c'est involontairement assez drôle). On pourrait leur proposer : Des banlieues parisiennes à Fukushima, un coup de Kärsher et hop, ça repart.
Comme conclut un pêcheur de Fukushima, entre colère et tristesse : "En voilà une bonne idée, la "décontamination". Mais où est-ce qu'elles vont les matières radioactives une fois qu'elles sont "décontaminées" ? Dans les rivières, et à la fin, à la mer."
Qu'en pensent-ils ?... どう思いますか
Musée d'Art occidental... 西洋美術館

Si malgré sa grande polyvalence le Kärsher n'est pas utilisable, l'autre méthode utilisée (je ne sais comment la qualifie le ministre de l'environnement et de la crise nucléaire) est le grattage. Celui-ci consiste à retirer une couche superficielle de sol, terre, sable ou gazon selon l'endroit. Les lieux fréquentés par les enfants ont été traités assez systématiquement de cette façon, jusqu'à certains endroits à Tokyo : bacs à sable, cours des crèches et écoles, certains jardins publics. Au début, les matériaux décroutés restaient souvent sur place, recouverts d'une simple bâche en plastique. Mais où les mettre ? Qu'en faire ?

Jusqu'à présent, ces opérations de "décontamination", lavage ou grattage, sont souvent effectuées par des équipes de bénévoles (dans les premiers temps même les enfants participaient !) mais un marché se met en place depuis la loi-cadre instaurée en août. Les entreprises de nettoyage sont en train de développer le business de la decon, potentiellement lucratif puisque évalué à un billion de yens, c'est-à-dire 1 000 000 000 000 Yens (10 milliards d'euros environ), proportionnel aux volumes, énormes, à traiter.
Dans la préfecture de Fukushima, les quantités de sols où le niveau de radioactivité est supérieur à 5 000 Bequerel/kg, classés à retirer, sont estimées à 3 millions de tonnes. Le volume des sols et de végétation fortement radioactifs de la préfecture de Fukushima avec les quatre préfectures voisines, est évalué à 29 millions de mètres cubes.

Et il faut ajouter tous les gravats et débris causés par le tsunami et également radioactifs !
Où et comment stocker tout ça ? (A suivre)
Illuminations de Noël à Omotesandô... 表参道のクリスマスのイルミネーション


dimanche 9 octobre 2011

Encore des cartes mais moins humoristiques... まだマップですけれどもそれほどユーモアがありません

Le ministère de l'Education Nationale et des Sciences vient de publier les cartes de la radioactivité des préfectures de Tokyo et de Kanagawa (autour de Yokohama) venant compléter la cartographie de la région autour de Fukushima diffusée en septembre.
Carte d'ensemble autour de Fukushima



Carte de la métropole de Tokyo

Les relevés ont été faits entre le 14 et le 18 septembre par un hélicoptère qui a mesuré les rayons gamma en passant 10 fois au même endroit, puis en rétablissant par des calculs la valeur à un mètre du sol.
Pas de chance, j'habite à l'est de Tokyo, à droite sur la carte, dans une zone bleu clair, c'est à dire avec des niveaux de radiation de 0,1 à 0,2 microsivert/heure, soit de 0,9 à 1,8 millisivert/an. La limite d'exposition autorisée aux radiations artificielles est de 1 mSv/an en général, 20 mSv/an pour les personnels exposés (les fameux "travailleurs du nucléaire" par exemple), et n'oublions pas que nous en avalons aussi, en quantité inconnue. 
Les normes sont les mêmes qu'en France, et les autorités japonaises essaient de faire admettre une dérogation à celles-ci. Ce qui est commode avec les normes, c'est qu'on les respecte quand tout va bien, et qu'on les change en cas de problème. (EDF fait exactement la même chose avec les limites des rejets radioactifs en rivière en période de sécheresse ; quand la norme ne peut plus être respectée, hop, on fait une dérogation).

 On voit que l'ouest de Tokyo, à gauche sur la carte, se colore de bleu de plus en plus clair, soit 0,2 à 0,5 microsivert/heure. Cela révèle le relief montagneux couvert de forêts, lesquelles sont de véritables capteurs de la radioactivité qui s'entretient car les feuilles tombent, ajoutent leur contamination au sol et le cycle se nourrit lui-même. Tchernobyl a montré que le milieu forestier était particulièrement contaminé et le restait. Le Japon est un pays de forêts, la couverture forestière atteint 68% du territoire national, ce qui devient un problème dans la région de Fukushima, et est inquiétant dans l'ouest de Tokyo.

Par ailleurs, la métropole de Tokyo a effectué des analyses du sol à Shinjuku. Depuis cinq ans des mesures de la radioactivité sont faites, sans détection d'iode 131 ni de cesium 134, et 2 à 3 Bq/kg de cesium 137. Cette année, les résultats sont bien évidemment différents : pas d'iode 131, et 790 Bq de césium (à peu près la moitié de chaque) pour 1 kg de terre sur une épaisseur de 5 cm. Si on fait une conversion avec le facteur 65 proposé par la Japan's Nuclear Safety Commission, on atteint 51 350 Bq par m². Mazette ! On comprend les parents qui hésitent à laisser jouer les petits dans les bacs à sable.

Les conclusions du Ministère sont que les villes de Tokyo et de Yokohama ne présentent pas de "hot spot", points de concentration très élevée, et que les niveaux relevés ne nécessitent pas de décontamination. Même si les mesures calculées à un mètre du sol (contamination de l'air) et relevées dans le sol (contamination de la terre) présentent une grande divergence.