« Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »

Gilles Deleuze, Dialogues

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samedi 17 janvier 2015

Piketty arrive au Japon... ピケテイの著作は日本に着いた

Vue hier dans une librairie de Tokyo, la traduction de l'ouvrage de Thomas Piketty "Le capital au XXIème siècle". Celle-ci a nécessité le travail de trois traducteurs dont un économiste, mais semble-t-il à partir de la version anglaise et non de l'original en français. Dommage quand même ! Pourtant, le titre apparaît en français en lettres... d'argent.
Ce livre est sorti le 8 décembre 2014 et il en est déjà à sa septième réimpression au 15 janvier 2015.

Il est déjà accompagné d'une exégèse, écrite par une journaliste économique Takenobu Mieko, "Introduction à Piketty. Lire 'Le capital au XXIème siècle'" avec en bandeau : "Une sonnerie d'alarme pour une société japonaise différente. Que devons-nous apprendre du best-seller qui a fait trembler le monde ?". 
Enfin, trembler, pas trop j'espère. Il y a juste 20 ans, le 17 janvier 1995, à 6 heures du matin, Kôbe tremblait pour de vrai.

Et Thomas Piketty vient au Japon en personne pour une série de conférences à la fin de ce mois de janvier.

Ciel de crépuscule hivernal à Iidabashi... 飯田橋の一月の夕焼け

Mise à jour au 31 janvier 2015 : hier soir, conférence de Thomas Piketty à la Maison franco-japonaise de Tokyo. Salle archicomble, du monde à tous les étages devant des écrans. Et la conférence commence... en anglais.
Piketty a débuté par longuement apologize (s'excuser) de faire cette conférence en anglais alors que des francophones étaient peut-être venus (ben oui quand même), mais il souhaite, dit-il, avoir une plus large audience.
Sauf qu'une traduction simultanée a été prévue, anglais/ japonais et vice-versa et que tous les Japonais présents étaient pourvus de leurs écouteurs, car peu anglophones.
En l'absence de traduction, il est logique qu'une conférence se fasse en anglais, langue de communication la plus partagée actuellement.
Mais comme une traduction simultanée était prévue, le français avait tout à fait sa place, non ? Dommage quand même.

Le principal point retenu par les médias japonais lors de cette conférence : Piketty ne soutient pas la hausse de la TVA prévue par le gouvernement Abe qui l'a déjà faite passer de 5 à 8% l'an dernier avant d'arriver à 10%, voir 12% (au printemps sans doute). Cette hausse est soi-disant justifiée par le coût du vieillissement de la population. 
Pour Piketty, la voie est la taxation des revenus élevés, des très riches et de ceux qui héritent, mais pas la TVA.
Lorsque je suis arrivée au Japon en 1988, il n'y avait pas de TVA, le premier taux de 3% a été introduit dans les années 90 sur pression des pays occidentaux, USA en tête, qui promouvaient cette forme de taxe "moderne", son absence au Japon étant une marque d'archaïsme. Moderne peut-être, mais d'abord injuste.

Complément: Thomas Piketty est resté trois jours quatre nuits au Japon, pendant lesquels il a fait 3 conférences et répondu à 14 interviews, dont certaines pour des émissions de télévision d'une demi-heure ou plus. En un mois au Japon, il a vendu 130 000 exemplaires de son ouvrage, en deux mois, plus qu'en deux ans en France. La question des inégalités qui se creusent dans une société fondée pendant des décennies sur une forme d'égalitarisme revendiquée touche en plein dans le mille.
 

dimanche 2 mars 2014

Des nouvelles du printemps et un paysage d'hiver... 春便りと冬の風景

Mercredi 26 février, les médias, dont la télévision publique NHK, ont présenté la carte qui prédit l'avancée du front des cerisiers. D'après ces données, la floraison devrait débuter à Tokyo vers le 26 mars. 
Cette carte va maintenant être précisée chaque semaine, suivant les variations météorologiques. Cela pourrait sembler un peu anecdotique mais cet événement saisonnier revêtant une telle importance pour toute la société japonaise sur tout le territoire, la prévision des dates de floraison est une chose extrêmement sérieuse. En effet, les localités doivent préparer et organiser des aménagements provisoires parfois importants, tels que toilettes publiques, poubelles, stands de vente à emporter, éclairages, ... dans chacun des innombrables lieux célèbres pour leurs cerisiers qui vont voir leur fréquentation explosée, depuis le petit jardin public de quartier, jusqu'au site classé par l'Unesco comme patrimoine de l'humanité tels les mont de Yoshino près de Nara. Pendant une semaine, ce sont, dans certains parcs urbains, des centaines de milliers de personnes qui vont venir admirer, déambuler, piqueniquer, boire, se perdre, se retrouver, se photographier, s'exclamer, s'émouvoir, s'en aller pour revenir l'an prochain. 
Il y a quelques années, l'agence de la Météorologie nationale a fait une petite erreur de prévision, rattrapée au dernier moment mais qui a pu entraîner quelques perturbations ; son directeur a fait des excuses publiques pour cette faute dont la cause a été recherchée avec célérité : une donnée erronée introduite dans les calculs.
En hiver, les algues wakame sont récoltées
Les wakame sèchent en plein air, ici sur la plage de Kamakura
La lumière glacée et limpide de l'hiver est en train de changer en une luminosité humide et brumeuse ; une pluie encore froide arrose les jardins, le régime hivernal est en train de laisser la place à celui du printemps.

Entrée d'un temple près de la mer à Kamakura, au sud de Tokyo
Par ailleurs, se préparent aussi les événements commémoratifs de la triple catastrophe du 11 mars 2011. En avant-goût, le 1er mars, a été commémoré, 60 ans après, avec un des survivants devenu activiste antinucléaire plus que jamais énergique à 80 ans, l'accident du Daigo Fukuryû Maru, un bateau de pêche japonais qui fut touché par l'essai d'une bombe H effectué par les Américains dans le Pacifique, près des îles Marshall et de l'atoll de Bikini, le 1er mars 1954. Parmi les 23 membres d'équipage, 15 décédèrent assez rapidement, le chef radio mourant 7 mois après l'accident. Voir dans cet article en anglais du journal Mainichi un portrait de cet ancien pêcheur, Oishi Matashichi, en visite dans les îles Marshall avec des étudiants de l'université de Fukushima dont les familles ont été déplacées à cause de la catastrophe nucléaire. Les populations de ces îles du Pacifique ont elles aussi payés un lourd tribut aux essais atomiques effectués entre 1946 et 1958.

Décidément, le Japon a déjà une histoire longue et tourmentée avec le nucléaire, comme un mauvais karma qui le poursuit, à jamais.
 

mardi 11 février 2014

Tombe la neige... 雪が降る

Samedi 7 février, toute la journée, la neige est abondamment tombée, faisant exploser les superlatifs dans les médias qui n'auraient pas vu une telle chute depuis 50 ans. Pourtant, à Tokyo, la neige fait partie du paysage hivernal, même si elle se fait plus rare du fait du réchauffement urbain : la température moyenne de janvier a augmenté à Tokyo de 4°C en 100 ans, d'où la rareté des jours de gel et de neige.

Quartier de Hirai, samedi matin

La neige sied bien à la ville de Tokyo. Autant à Paris, la neige n'apporte pas grand chose, très vite transformée en une affreuse gadoue noire, autant elle métamorphose Tokyo. A Paris, les bâtiments sont trop hauts pour laisser voir les toits blanchir, les façades trop verticales, la végétation trop rare pour la retenir, alors qu'à Tokyo, les toits des petites maisons, les jardinets, les moindres buissons, accrochent la neige. La lumière blanche unifie la ville d'ordinaire si disparate et crée un paysage monochrome. Les quartiers ordinaires de ruelles prennent des allures de villages de montagne, les grands toits des temples et sanctuaires semblent garder quelque vallée mystérieuse. Tokyo sous la neige, c'est sublime.
Oranger sous la neige, Hirai

Malgré un manteau de 30 cm, et surtout de fortes rafales de vent, les trains ont continué à assurer leur service, les bus ont mis leurs chaînes. Dimanche matin tout le monde a sorti sa pelle pour déneiger les trottoirs et permettre de circuler sans glissade. Lorsque je me suis levée vers 8h, un voisin avait déjà tout déblayé devant nos trois maisons contigües. Les enfants se sont régalés toute la journée.
Camélia

Sanctuaire shinto du quartier de Hirai

Tandis qu'à Paris les jardins publics ferment car "la neige masquant les reliefs peut être cause d'accident", à Tokyo, les parcs et jardins restent ouverts pour offrir l'occasion d'admirer ce paysage exceptionnel, thème saisonnier qui fait l'objet d'une appréciation poétique depuis fort longtemps. A l'époque d'Edo (1600-1867), on allait pratiquer yukimi 雪見(contempler la neige) sur le modèle de hanami lors des cerisiers en fleurs. Aujourd'hui, les promeneurs restent assez nombreux, des photographes avec leur matériel emballé dans du plastique, des familles avec des enfants et des étrangers résidents à Tokyo qui profitent de ces sensations uniques.
Cerisiers du parc Shinjuku Gyôen
Etang du parc Shinjuku Gyôen
Lanterne et bambous nains sasa
Bois de pruniers ume avec les premières fleurs
Une photographe en action, toujours à Shinjuku Gyôen

La nature nous apporte consolation, nous en avons bien besoin, car ce weekend de neige fut aussi celui de l'élection du Gouverneur de Tokyo (le maire), élection anticipée après la démission du précédent Gouverneur au bout d'un an de mandat pour cause d'argent perçu illégalement.
La campagne électorale, très étrangement peu relayée par les médias, est devenue sur le terrain une confrontation pro ou antinucléaire avec la présence de deux candidats clairement antinucléaires : un avocat soutenu par le parti communiste et divers petits partis de gauche, et Hosokawa Morihiro, ancien premier ministre sorti au débotté de sa retraite et très activement soutenu par Koizumi Junichiro également ancien premier ministre métamorphosé en adversaire du lobby nucléaire, après en avoir été un membre de fait, par sa carrière politique. A noter que Koizumi est membre du même parti que le chef du gouvernement actuel, Abe Shinzô, dont il critique très ouvertement les choix économiques et politiques. Les deux candidats anti-nucléaires n'ont pas réussi à faire candidature commune. Le total de leur voix est égal à celui du candidat élu, Masuzoe Yôichi, ancien ministre de la Santé, soutien du gouvernement actuel, donc pro-nucléaire en plus d'être furieusement misogyne. 
Autre signe inquiétant, en plus d'au taux de participation extrêmement faible, un candidat ultranationaliste, ancien cadre militaire de l'Armée où il était enseignant, révoqué pour cause de propos révisionnistes sur le rôle du Japon pendant la guerre, a obtenu beaucoup de voix et a fini en quatrième position.
Les habitants des régions du Tohoku touchées par les désastres du 11 mars 2011 sont très déçus de ce résultat. Le Gouverneur élu n'a mis en avant que la préparation des Jeux Olympiques d'été en 2020, une occasion de faire de Tokyo la ville leader du monde, objectif bien égoïste et étroit. Les réfugiés nucléaires se sentent particulièrement sacrifiés sur l'autel de la réussite de Tokyo. N'oublions pas que Tepco, le calamiteux exploitant des centrales nucléaires dans le nord du Japon dont celle de Fukushima, signifie Tokyo Electric Power Company.
 
Super Bonus A Ne Pas Rater :
Un chanteur qui fut une grande vedette ici et cette chanson, un succès repris par plein de chanteurs japonais  :
Adamo, Tombe la neige en japonais au Japon !

Une version 100% japonaise par une chanteuse célébrissime décédée en 1989, Misora Hibari, à la prenante voix androgyne :
 

dimanche 3 mars 2013

Voyage à Nara... 奈良物語

pagode du temple Hôryûji... 法隆寺の塔

"Ahahahaha tu prreends
t'es déjà arrivé au temple ?
J'avoue moi au moins j'ai mon frère :p

Ahahaha l'endurance mais sur plusieurs jours

Mouhahaha
Le pire c'est après mec
parents sont genre
"regarde la beauté du temple, regarde les peintures"
Et moi j'en ai absolument rien à battre

Le pire des pire c'est quand t'a un guide ou un audio-guide pck là c'est parti pour les explications de 20 mn sur une histoire que t'oubliera un jour plus tard

Mec c'est horrrrible
Surtout quand tu va dans des pays genre Cambodge, Chine
comme c'est pas cher t'a un guide pour tout"

SMS reçu par mon fils (17 ans), envoyé par un copain (16 ans) en apprenant qu'il se trouve à Nara en voyage avec sa mère (5? ans) pendant quatre jours.

Quelques éléments de traduction :
tu prends = tu morfles
:p  = figure quelqu'un qui tire la langue pour se moquer
pck = parce que


Détail de la pagode du temple Hôryûji, plus vieux bâtiment en bois au monde... 法隆寺の塔


Mur dans le temple Hôryûji... 法隆寺の中の壁

Nara, au centre du Yamato, cœur historique du Japon, fut de 710 à 784 la capitale de l'empire naissant sous le nom de Heijô-kyô, durant ce qu'on nomme aujourd'hui l'époque de Nara. 
Elle fut la première véritable capitale construite du pays, tracée sur le modèle orthogonal de la ville chinoise de Xi'an. En effet, auparavant, les capitales étaient transférées à la mort de chaque empereur. Selon les conceptions religieuses, la mort est impure et lorsqu'il s'agissait de la mort de l'empereur, l'état de souillure le plus grave touchait la capitale. 
Les palais étaient détruits et reconstruits ailleurs mais au début du VIIIe siècle, il fut décidé de créer un centre plus durable afin d'établir un gouvernement et une administration, c'est à dire l'organisation d'un État, selon le modèle chinois et appuyé par la puissance religieuse du bouddhisme.

Temple Tôdai-ji... 東大寺
Encadrant la ville, deux très grands temples bouddhiques devaient être édifiés : le Tôdai-ji et le Saidai-ji (le "grand temple de l'est" et le "grand temple de l'ouest"). Seul le Tôdai-ji fut construit et à la suite d'incendies, plusieurs fois reconstruit et réduit, mais il abrite la première grande statue du Bouddha placée à l'intérieur d'un temple au Japon. Il se trouve au milieu du Parc de Nara, au pied des montagnes, où se trouvent de nombreux autres temples bouddhiques ainsi qu'un grand sanctuaire shintoïste Kasuga Taisha, dans une forêt pleine de daims sacrés et d'arbres enlacés de glycines sauvages qui forment d'étranges lianes. 
Lianes de glycine dans les arbres... 木の中に上がっている山藤
Pourtant, au tournant du VIIIe siècle, à son tour Nara fut abandonnée au profit de Heian-kyô, la future Kyoto, et devint à jamais "l'ancienne capitale", source inépuisable de nostalgie pour les poètes des siècles suivants, nommée furuki miyako,"'vieille capitale" puis furusato, "pays natal" à l'échelle de toute la nation.
C'est aujourd'hui une petite ville très provinciale, avec une ambiance de gros bourg pleine de charme, qui abonde en pièces monumentales classées au patrimoine mondial de l'humanité, pour la grande joie des adolescents traînés en voyage par leurs parents.
Rues et ruelle de Nara... 奈良まちの道と路地
C'est ce contraste, ce décalage entre une monumentalité très officielle qui a laissé d'immenses édifices symétriques et réguliers, placés au milieu de vastes esplanades, et une rusticité provinciale et simple qui rendent si touchante la ville de Nara. Si exemplaire aussi de l'impermanence de toutes choses, comme du destin des villes, notion chère au bouddhisme. 
Dans le jardin Isuien (époque Edo), emprunt du paysage : toit du temple Tôdaiji et monts entourant Nara... 依水園の借景、東大寺と若草山
Demeure gelé
Le paysage où se détachent
les cerisiers de la montagne :
Leurs jeunes bourgeons
Hibernent sans doute encore.

Fujiwara no Suetsune (1131-1221)

lundi 11 février 2013

Mon deuxième bureau... 私の第二部の書斎

Connaissez-vous l'expression "Deuxième bureau" ? 

Le Deuxième bureau a désigné de 1871 à 1940 le service des renseignements de l'armée française, en référence au Deuxième Bureau de l'État-major général. Il a été impliqué dans les accusations portées contre le capitaine Dreyfus en 1895. 

Dans le français imagé tel qu'il est parlé en Afrique, l'expression "deuxième bureau" est devenue une métaphore pour désignée... une maîtresse.
J'ai connu ce second sens en fréquentant à Paris un bar à vins qui servait une agréable cuisine de bistrot, et qui s'appelait... "Le troisième bureau". L'endroit où l'on passe prendre un verre et manger en morceau, après le deuxième bureau, avant de rentrer à la maison. Tout un programme...

Mon deuxième bureau est plus sérieux, c'est un salon de thé où je vais de temps à autre travailler, pour être ailleurs, sortir un peu tout en emportant de la lecture ou des documents. Ce lieu se situe dans le jardin du musée Nezu.
Jardin du musée Nezu, novembre... 根津美術館の庭園、11月



Le musée Nezu a été crée par Nezu Kaichiro (1860-1940), entrepreneur et fondateur de la compagnie de chemin de fer Tôbu, une des lignes qui structure l'agglomération de Tokyo. Ce Nezu fut un des modernisateurs du Japon et en même temps un grand collectionneur et passionné de l'art du thé. Il créa une fondation pour abriter ses collections qui ont continué à s'enrichir et c'est sa propre résidence qui devint le musée, en plein centre de Tokyo dans le quartier Aoyama. 
Sa particularité est de posséder quelques trésors nationaux telle la fameuse peinture médiévale de la cascade de Nachi, mais surtout d'avoir un magnifique jardin.
Cascade de Nachi, kakemono sur soie, XIIIe siècle, au centre de l'affiche pour l'exposition qui ouvre l'année...



Le jardin abrite plusieurs pavillons de thé, très réduites chaumines - pour ne pas dire cabanes - à la fois très rustiques et très sophistiquées où l'on se réunit pour méditer dans le rituel du thé et communier dans l'instant essentiel tel que la nature l'offre à ce moment-là.
Lanterne de pierre... 灯篭

Lumière de janvier, lanterne et pavillon de thé au fond du bois... 1月の日差し

Vers 1905, Nezu agença lui-même ce jardin avec passion, afin d'y faire découvrir les pavillons, les lanternes de pierres qui les signalent à travers les sentiers s'enfonçant entre les arbres. Son but ultime est de faire ressentir l'atmosphère de bois touffus au fond d'un vallon, loin de la ville et de son agitation, d'y trouver un lieu de retraite. Le jardin permet de faire un cheminement jusqu'à chaque pavillon, parcours qui aide à passer du monde quotidien, urbain à celui, épuré, vers la nature, du rite autour du thé.
Cheminement dans les bambous nains... 笹の中の飛び石
Le bâtiment du musée a été récemment reconstruit par l'architecte Kuma Kengô, ainsi que le salon de thé qui se trouve dans le jardin. L'architecte propose pour cet édifice de taille réduite une version contemporaine du pavillon de thé, toute vitrée pour s’immerger dans le jardin qui l'entoure complètement. En même temps, son toit large forme un abri rassurant, une terrasse ajoute un espace intermédiaire entre dedans et dehors. La lumière entre, tamisée par la végétation, l'avancée du toit ou bien du papier japonais. Tout est très simple, comme évident, pur design sans décor. C'est pour jouir du jardin que ce bâtiment existe, il s'efface mais nous protège en même temps.
Entrée du salon de thé...
A l'intérieur...


 Voilà, vous connaissez mon deuxième bureau.
Jardinier en train de tailler, ou plutôt épiler un pin rouge... 

Voilà le travail, les branches ont été brossées pour faire ressortir leur aspect lustré...
Le pin porte une ceinture de paille,appelée komomaki, posée en novembre et retirée en mars. Elle sert à récupérer des insectes parasites du pin lorsqu'ils descendent de la cime vers le sol au début de l'hiver, mais fonctionnelle à l'origine, cette ceinture de paille est devenue un élément esthétique marqueur de la saison... 藁のこも巻き




samedi 26 janvier 2013

Scène de la vie parisienne... パリの生活の場面

Ceci n'est pas un conte de Noël.
Paris, dimanche 23 décembre, boulevard des Capucines. Dernière ligne droite des courses de fin d'année entre la Madeleine et l'Opéra, temples du luxe. Les griffes et marques rivalisent de rutilance, les passants s'affairent avec leurs paquets. A l'Olympia, des petits enfants bien mis sortent de "Oui-oui et le grand Carnaval".

Dans le renfoncement à l'entrée d'un magasin étonnamment fermé en ce jour d'apothéose consumériste, une dame a garé ses affaires sous une bâche de plastique fixée avec astuce par un balai. Assise sur un pliant, immobile sous son fichu, elle attend. Sans pathos, elle espère que l'on veuille bien lui laisser quelques pièces. Entre la vitrine des manteaux de fourrures et celle des tenues de soirée en lamée, elle semble sentinelle de notre paroxysme social.
サルデーニャ島から来たおばあさん 

Quelque chose de grave émane d'elle. Sa présence lourde et silencieuse interpelle. Elle incarne une figure emblématique du nouvel ordre urbain : Paris  a expulsé inéluctablement ses artisans, ses ouvriers, ses employés, Paris s'est vidée de son peuple ; capitale du luxe presque toute occupée par les nantis, parcourue par les touristes, et hantée par les parias. 

Je m'approche pour lui parler et lui demander si je peux la prendre en photo, elle me répond par un geste las, ni oui ni non. Au point où elle en est. 
Elle ne parle pas français, je lui demande d'où elle vient.
Elle me répond : "de Sardaigne". Elle est donc Italienne !

Comment en est-elle arrivée là, à mendier sur ce coin de trottoir ? Elle travaillait chez deux vieilles dames, l'une est morte, puis l'autre. Elle s'est retrouvée sans rien. La petite allocation qu'elle a perçue quelques temps s'est arrêtée en mars 2012 et elle ne peut recevoir de pension car elle n'a que 55 ans. Elle a deux fils avec des enfants, eux aussi dans des situations bien difficiles, elle ne veut pas être un poids supplémentaire. Elle ponctue ses réponses pour que je comprenne mieux comment on en arrive là par des "grande crisi ! grande crisi !" en ouvrant les bras et des yeux ronds. Sa bouche mal dentée trahit une pauvreté ancienne que la "grande crise" a achevée de transformer en misère.  
Lorsque le froid qui monte du sol devient trop insupportable, elle va se réfugier dans des toilettes repérées au sous-sol et se réchauffe les mains sous le robinet d'eau chaude, puis remonte.
オペラ座の近く、毛皮コートのショーウインドーの前にお金を請います

Ce même dimanche 23 décembre, Mario Monti, chef démissionnaire du gouvernement italien, arrivé au pouvoir par un coup d'état légal ("un coup d'état financier" pour reprendre l'expression des Pinçon-Charlot), faisait une conférence de presse très attendue.
D'après Libération :
"Mario Monti s’est réjoui qu’après treize mois à la tête du pays, l’Italie soit «sortie de la crise financière» et ce, «sans aides européennes, et sans aide du FMI» après avoir rappelé «la situation périlleuse dans laquelle se trouvait le pays» lorsqu’il en a pris la tête en novembre 2011. «Les Italiens peuvent de nouveau garder la tête haute comme citoyens européens», a-t-il dit."
On va transmettre à la dame du boulevard des Capucines à qui cela fera sûrement plaisir.

Le Monde décrit Monti : 
"Orgueilleux pour les résultats obtenus, notamment sur la scène internationale où M. Monti a ramené l'Italie au rang qui est le sien de troisième puissance économique de la zone euro."  
Quel sens a ce classement alors que le nombre de laissés pour compte augmente ? Quelques jours plus tard, l'Institut national de statistique italien (Istat) révélait que 29,9% des Italiens étaient menacés par la paupérisation et l'exclusion sociale. Ce taux était de 26,3% en 2010, et est nettement supérieur à la moyenne européenne de 24,2% soit quasiment un quart de la population !

Le soir du 25 décembre, un peu après minuit, le messianique Mario Monti inaugura son compte Twitter par ce message : 
"Ensemble nous avons sauvé l'Italie du désastre. Maintenant il faut renouveler la politique. Cela ne sert à rien de se plaindre, il faut s'engager. Elevons-nous en politique."
Source : blog de Philippe Ridet, correspondant du journal Le Monde, Campagne d'Italie

Cela ne sert à rien de se plaindre, la dame du boulevard des Capucines assise sur son pliant en sait quelque chose. 




 

mercredi 1 février 2012

Jardin de pivoines d'hiver à Ueno...上野の冬牡丹園

Jours de froid piquant et de bise mordante.
Et pourtant des pivoines sont en fleurs dans un jardin de Ueno, ouvert depuis le premier janvier et encore une large partie de février cette année.

A Japon, pour accueillir l'année nouvelle, on fait fleurir en plein hiver une variété de pivoine grâce à une capuche de paille de riz nommée wara bocchi 藁ぼっち qui crée un micro-climat autour de la plante et la protège de la neige. Cette couverture porte le même nom que les bottes de paille dans les rizières après la récolte, et n'est pas sans rappeler les pèlerines de paille, mino 蓑, portées autrefois pour se protéger de la pluie ou de la neige. La variété florale ainsi travaillée fleurit normalement deux fois, au début du printemps et à la fin de l'automne. La floraison du printemps est supprimée en éliminant les boutons et la floraison suivante, plus tardive dans l'hiver, est rendue possible grâce à la capuche de paille qui devient un élément plastique intégré dans le jardin. Le Japon est maître dans l'art de transformer les contingences en esthétique.

Cette manière a été mise au point durant l'époque Edo au XVIIIe siècle, période qui vit un essor éclatant de l'horticulture avec la démultiplication des hybrides de nombreuses plantes à fleurs et des techniques de culture. La classe dominante, celles des bushi, les guerriers, se retrouva avec beaucoup de temps libre pendant les 250 ans de paix de l'époque Edo (1603-1867). Obligés par le shogunat des Tokugawa à posséder plusieurs résidences, dans leur fief et dans la cité d'Edo, les samouraïs se reconvertirent dans le jardinage. Certains puissants daimyô, grands feudataires, laissèrent leur fortune dans leurs jardins d'agrément.

Cette floraison est révélatrice des liens avec la nature très construits par la culture japonaise. La relation à la nature, au Japon, est souvent qualifiée d'harmonie, mais il faudrait plutôt parler d'alliance très sophistiquée. Dans quel but ? Goûter un moment révélé par sa beauté éphémère et partager un bref et délicat plaisir poétique. La sensualité des fleurs de pivoines paraît encore plus fragile dans la froidure hivernale. Outre la touche d'attirance pour l'étonnant ou même le bizarre ajoutée par l'époque Edo, c'est toujours notre condition, précaire et transitoire, qu'évoquent les faits de nature ainsi mis en scène sous forme d'un paysage dramaturgique. 

Ce jardin, qui semble être là depuis toujours, fut créé en 1980 pour galvaniser l'amitié sino-japonaise et compte 2500 pieds de pivoines arbustives, espèces locales et chinoises. Seulement une partie fleurit en hiver, une importante floraison de saison se fait aussi en avril dans une toute autre atmosphère. Cet endroit fait partie des shin-meisho, nouveaux lieux renommés, de Tokyo et se trouve dans le sanctuaire Toshogû qui lui fut édifié en 1627 pour honorer le premier shogun, Tokugawa Ieyasu. Le bâtiment du sanctuaire, bâché actuellement car en cours de restauration, est un des très rares vestiges bâtis de l'époque Edo, construit dans un style décoratif "à la chinoise", très orné, coloré et doré, d'une luxuriance prisée au début du XVIIe siècle mais vite abandonnée, et qu'on retrouve à Nikkô. A côté, se détache la silhouette d'une pagode de cinq niveaux qui faisait partie du Kanei-ji, important temple bouddhique tutélaire des Tokugawa. Cet autre rare vestige de la cité d'Edo est maintenant intégré dans le zoo de Ueno, le premier du Japon créé en 1882. Faire finir la dynastie des Tokugawa au zoo est révélateur de l'estime dans laquelle les réformateurs de Meiji la tenaient.

Dans cette belle collection botanique, des arbustes variés et tous intéressants forment des arrangements avec les pierres des bordures d'allure rustique mais très composées. Et au-dessus, dominent de très grands arbres, formant un couvert de ramures.

Des cartouches verticaux en bois énoncent des poèmes, tous portant le mot fuyubotan 冬牡丹, pivoine d'hiver. Et à la fin de la promenade, des papiers, des feutres donnent l'occasion à chacun de s'exercer à la composition poétique, ou bien de laisser une petite trace de son passage.