« Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »

Gilles Deleuze, Dialogues

lundi 11 février 2013

Mon deuxième bureau... 私の第二部の書斎

Connaissez-vous l'expression "Deuxième bureau" ? 

Le Deuxième bureau a désigné de 1871 à 1940 le service des renseignements de l'armée française, en référence au Deuxième Bureau de l'État-major général. Il a été impliqué dans les accusations portées contre le capitaine Dreyfus en 1895. 

Dans le français imagé tel qu'il est parlé en Afrique, l'expression "deuxième bureau" est devenue une métaphore pour désignée... une maîtresse.
J'ai connu ce second sens en fréquentant à Paris un bar à vins qui servait une agréable cuisine de bistrot, et qui s'appelait... "Le troisième bureau". L'endroit où l'on passe prendre un verre et manger en morceau, après le deuxième bureau, avant de rentrer à la maison. Tout un programme...

Mon deuxième bureau est plus sérieux, c'est un salon de thé où je vais de temps à autre travailler, pour être ailleurs, sortir un peu tout en emportant de la lecture ou des documents. Ce lieu se situe dans le jardin du musée Nezu.
Jardin du musée Nezu, novembre... 根津美術館の庭園、11月



Le musée Nezu a été crée par Nezu Kaichiro (1860-1940), entrepreneur et fondateur de la compagnie de chemin de fer Tôbu, une des lignes qui structure l'agglomération de Tokyo. Ce Nezu fut un des modernisateurs du Japon et en même temps un grand collectionneur et passionné de l'art du thé. Il créa une fondation pour abriter ses collections qui ont continué à s'enrichir et c'est sa propre résidence qui devint le musée, en plein centre de Tokyo dans le quartier Aoyama. 
Sa particularité est de posséder quelques trésors nationaux telle la fameuse peinture médiévale de la cascade de Nachi, mais surtout d'avoir un magnifique jardin.
Cascade de Nachi, kakemono sur soie, XIIIe siècle, au centre de l'affiche pour l'exposition qui ouvre l'année...



Le jardin abrite plusieurs pavillons de thé, très réduites chaumines - pour ne pas dire cabanes - à la fois très rustiques et très sophistiquées où l'on se réunit pour méditer dans le rituel du thé et communier dans l'instant essentiel tel que la nature l'offre à ce moment-là.
Lanterne de pierre... 灯篭

Lumière de janvier, lanterne et pavillon de thé au fond du bois... 1月の日差し

Vers 1905, Nezu agença lui-même ce jardin avec passion, afin d'y faire découvrir les pavillons, les lanternes de pierres qui les signalent à travers les sentiers s'enfonçant entre les arbres. Son but ultime est de faire ressentir l'atmosphère de bois touffus au fond d'un vallon, loin de la ville et de son agitation, d'y trouver un lieu de retraite. Le jardin permet de faire un cheminement jusqu'à chaque pavillon, parcours qui aide à passer du monde quotidien, urbain à celui, épuré, vers la nature, du rite autour du thé.
Cheminement dans les bambous nains... 笹の中の飛び石
Le bâtiment du musée a été récemment reconstruit par l'architecte Kuma Kengô, ainsi que le salon de thé qui se trouve dans le jardin. L'architecte propose pour cet édifice de taille réduite une version contemporaine du pavillon de thé, toute vitrée pour s’immerger dans le jardin qui l'entoure complètement. En même temps, son toit large forme un abri rassurant, une terrasse ajoute un espace intermédiaire entre dedans et dehors. La lumière entre, tamisée par la végétation, l'avancée du toit ou bien du papier japonais. Tout est très simple, comme évident, pur design sans décor. C'est pour jouir du jardin que ce bâtiment existe, il s'efface mais nous protège en même temps.
Entrée du salon de thé...
A l'intérieur...


 Voilà, vous connaissez mon deuxième bureau.
Jardinier en train de tailler, ou plutôt épiler un pin rouge... 

Voilà le travail, les branches ont été brossées pour faire ressortir leur aspect lustré...
Le pin porte une ceinture de paille,appelée komomaki, posée en novembre et retirée en mars. Elle sert à récupérer des insectes parasites du pin lorsqu'ils descendent de la cime vers le sol au début de l'hiver, mais fonctionnelle à l'origine, cette ceinture de paille est devenue un élément esthétique marqueur de la saison... 藁のこも巻き




samedi 26 janvier 2013

Scène de la vie parisienne... パリの生活の場面

Ceci n'est pas un conte de Noël.
Paris, dimanche 23 décembre, boulevard des Capucines. Dernière ligne droite des courses de fin d'année entre la Madeleine et l'Opéra, temples du luxe. Les griffes et marques rivalisent de rutilance, les passants s'affairent avec leurs paquets. A l'Olympia, des petits enfants bien mis sortent de "Oui-oui et le grand Carnaval".

Dans le renfoncement à l'entrée d'un magasin étonnamment fermé en ce jour d'apothéose consumériste, une dame a garé ses affaires sous une bâche de plastique fixée avec astuce par un balai. Assise sur un pliant, immobile sous son fichu, elle attend. Sans pathos, elle espère que l'on veuille bien lui laisser quelques pièces. Entre la vitrine des manteaux de fourrures et celle des tenues de soirée en lamée, elle semble sentinelle de notre paroxysme social.
サルデーニャ島から来たおばあさん 

Quelque chose de grave émane d'elle. Sa présence lourde et silencieuse interpelle. Elle incarne une figure emblématique du nouvel ordre urbain : Paris  a expulsé inéluctablement ses artisans, ses ouvriers, ses employés, Paris s'est vidée de son peuple ; capitale du luxe presque toute occupée par les nantis, parcourue par les touristes, et hantée par les parias. 

Je m'approche pour lui parler et lui demander si je peux la prendre en photo, elle me répond par un geste las, ni oui ni non. Au point où elle en est. 
Elle ne parle pas français, je lui demande d'où elle vient.
Elle me répond : "de Sardaigne". Elle est donc Italienne !

Comment en est-elle arrivée là, à mendier sur ce coin de trottoir ? Elle travaillait chez deux vieilles dames, l'une est morte, puis l'autre. Elle s'est retrouvée sans rien. La petite allocation qu'elle a perçue quelques temps s'est arrêtée en mars 2012 et elle ne peut recevoir de pension car elle n'a que 55 ans. Elle a deux fils avec des enfants, eux aussi dans des situations bien difficiles, elle ne veut pas être un poids supplémentaire. Elle ponctue ses réponses pour que je comprenne mieux comment on en arrive là par des "grande crisi ! grande crisi !" en ouvrant les bras et des yeux ronds. Sa bouche mal dentée trahit une pauvreté ancienne que la "grande crise" a achevée de transformer en misère.  
Lorsque le froid qui monte du sol devient trop insupportable, elle va se réfugier dans des toilettes repérées au sous-sol et se réchauffe les mains sous le robinet d'eau chaude, puis remonte.
オペラ座の近く、毛皮コートのショーウインドーの前にお金を請います

Ce même dimanche 23 décembre, Mario Monti, chef démissionnaire du gouvernement italien, arrivé au pouvoir par un coup d'état légal ("un coup d'état financier" pour reprendre l'expression des Pinçon-Charlot), faisait une conférence de presse très attendue.
D'après Libération :
"Mario Monti s’est réjoui qu’après treize mois à la tête du pays, l’Italie soit «sortie de la crise financière» et ce, «sans aides européennes, et sans aide du FMI» après avoir rappelé «la situation périlleuse dans laquelle se trouvait le pays» lorsqu’il en a pris la tête en novembre 2011. «Les Italiens peuvent de nouveau garder la tête haute comme citoyens européens», a-t-il dit."
On va transmettre à la dame du boulevard des Capucines à qui cela fera sûrement plaisir.

Le Monde décrit Monti : 
"Orgueilleux pour les résultats obtenus, notamment sur la scène internationale où M. Monti a ramené l'Italie au rang qui est le sien de troisième puissance économique de la zone euro."  
Quel sens a ce classement alors que le nombre de laissés pour compte augmente ? Quelques jours plus tard, l'Institut national de statistique italien (Istat) révélait que 29,9% des Italiens étaient menacés par la paupérisation et l'exclusion sociale. Ce taux était de 26,3% en 2010, et est nettement supérieur à la moyenne européenne de 24,2% soit quasiment un quart de la population !

Le soir du 25 décembre, un peu après minuit, le messianique Mario Monti inaugura son compte Twitter par ce message : 
"Ensemble nous avons sauvé l'Italie du désastre. Maintenant il faut renouveler la politique. Cela ne sert à rien de se plaindre, il faut s'engager. Elevons-nous en politique."
Source : blog de Philippe Ridet, correspondant du journal Le Monde, Campagne d'Italie

Cela ne sert à rien de se plaindre, la dame du boulevard des Capucines assise sur son pliant en sait quelque chose. 




 

vendredi 11 janvier 2013

Pour bien commencer l'année... 元気に新年を始めましょう

De retour d'un séjour en France, voici ce que j'ai trouvé à la maison, déposé par une main attentionnée, pour nous souhaiter un bon retour et une belle année :
Les sept herbes du printemps...春の七草
Le 7 janvier, il est de tradition de manger une soupe de riz avec des herbes hachées. Ce plat marque la fin des festivités du Nouvel An et assure une bonne santé pour l'année nouvelle.
A l'origine, cette tradition fut importée de Chine il y a fort longtemps, vers le VIIIe siècle, pour devenir un rite de cours à l'époque Heian (794-1185). De l'entourage impérial, la cueillette des sept herbes du printemps s'est diffusée parmi le peuple, et perdure jusqu'à nos jours à la campagne et même encore en ville, où l'on va glaner dans les terrains vagues, sur les talus, le long des berges.
Ces sept herbes sont de jeunes pousses sauvages que l'on ramasse, toutes ou en partie, ou bien que l'on trouve dans le commerce, qui sont à la fois décoratives et alimentaires. Pour bien débuter l'année, elles nous apportent la vitalité de leur jeune croissance, et l'espérance du printemps malgré la froidure.
江戸川特産!
Voici la liste consacrée des sept herbes du printemps :

  1. Œnanthe (seri, Oenanthe javanica)
  2. Bourse-à-pasteur (nazuna, Capsella bursa-pastoris)
  3. Gnaphalium (gogyo, Gnaphalium affine)
  4. Mouron des oiseaux (hakobera, Stellaria media)
  5. Lampsane commune (hotokenoza, Lapsana apogonoides)
  6. Navet (suzuna)
  7. Daikon, radis blanc (suzushiro, Raphanus sativus var. longipinnatus) 
A noter qu'on ne mange que les feuilles, même des radis et navet. 

A l'époque Edo (1600-1867), les courtisanes et prostituées du quartier réservé de Yoshiwara dans la cité d'Edo, étaient exceptionnellement autorisées à sortir dehors pour aller ramasser ces herbes sauvages sur les berges de la rivière Sumida. 
Mon panier ne vient pas de loin puisqu'il a été produit par un maraicher qui vit et travaille dans l'arrondissement de Edogawa-ku où j'habite. C'est une spécialité locale !

Pourquoi parle-t-on du printemps en ce début d'année bien hivernal ?
En fait, le rite des sept herbes du printemps se déroulait le septième jour du premier mois suivant le calendrier luni-solaire originaire de Chine et introduit au Japon à la fin du VIIe siècle. Ce calendrier y fut en vigueur jusqu'en 1872 (1912 en Chine) avant d'être remplacé par notre calendrier grégorien.
Dans l'ancien calendrier, l'année commence un bon mois plus tard : cette année, le Nouvel chinois sera fêté le 10 février.
Le Japon a reporté telles quelles dans le nouveau calendrier toutes les dates des fêtes et rites anciens, très liés au rythme agricole, d'où un décalage qui ne gêne personne. Cependant, la plupart des calendriers ou agendas actuels rappellent les anciennes dates.
C'est ainsi que les traditions se réinventent, se perpétuent, se superposent, toujours différentes, au grès du temps qui coule.


Je souhaite une belle année à tous les lecteurs, fidèles ou de passage, connus ou inconnus de ce blog. Merci à tous.
 











 

dimanche 2 décembre 2012

Le combat des mères de Fukushima... 福島県のお母さんたちの戦闘

Voici un reportage d'une vingtaine de minutes qui vient d'être mis en ligne sur le site Aujourd'hui le Japon.

Le combat des mères de Fukushima | Japon Information

Inutile de faire des commentaires, juste quelques précisions :
Les hommes japonais ne sont pas tous d'horribles machos, mais il est vrai qu'ils sont souvent un peu dépassés par les capacités d'engagement de leur épouse, voir parfois en désaccord.
Et cet engagement des femmes, obstiné et persévérant comme la vie, dans ce qu'on appelle les "mouvements d'habitants" ou "mouvements de citoyens", jûmin-undô 住民運動, shimin-undô 市民運動, pour défendre des causes environnementales, contre la pollution industrielle, contre le nucléaire, etc, n'est pas nouveau. 
(Je l'ai évoqué dans de précédents billets ici et là).
Nombreux sont les articles ou reportages qui ont montré, et continuent à présenter les différentes formes d'activisme féminin qui se sont développées à la suite de la catastrophe de Fukushima.

De plus, à travers ce reportage, apparaissent en filigrane les mouvements de population qui se font dans le territoire japonais : les habitants qui le peuvent continuent de quitter la région de Fukushima pour venir en général dans la région de Tokyo, assez proche et offrant davantage de possibilités de logement et de travail.
Et des habitants du Kantô, région de Tokyo, eux, se sont déplacés vers le sud-ouest, dans le Kansai, région de Osaka, voir plus loin, jusqu'à Okinawa.
Globalement, depuis un an et demi, le Kantô a perdu des habitants alors que le Kansai, qui amorçait un déclin démographique, en a gagné.

Fukushima n'a pas fini de remuer en profondeur la société et le territoire du Japon. Et la question du nucléaire est au premier plan des élections législatives (auxquelles s'ajoute celle du gouverneur de la préfecture de Tokyo) qui vont se dérouler le 16 décembre, à la suite de la dissolution du parlement annoncée en novembre par le chef du gouvernement, Noda Yoshihiko. 
L'automne dans la forêt du sanctuaire Meiji... 明治神宮の杜における秋

dimanche 25 novembre 2012

Paysages du lac de l'Ouest à Hangzhou... 杭州にある西湖の風景

Hangzhou, simple ville de rang "sous-provinciale" à 190km au sud-ouest de Shanghai, 6 millions d'habitants.
Hérissée de grues, traversée de boulevards extra-larges, agitée de milliers de chantiers, sillonnée d'encore plus d'autos et de mobylettes électriques, Hangzhou est une ville chinoise bien de son temps.
Le front de ville en arrière plan du lac de l'Ouest... 西湖の奥に杭州のスカイライン

Cité issue d'un riche territoire producteur de riz, de soie et de thé, elle connut plusieurs heures de gloire, et fut même la capitale au XIIIe siècle de la cour des Song du sud, si bien qu'un poète déclara qu' "Au ciel se trouve le paradis, et sur terre, Hangzhou et Suzhou (ville voisine)". Marco Polo, sorte de "touriste italien" d'après un de nos hôte chinois, la désigna "plus belle ville du monde" en la découvrant.
A Hangzhou, encore aujourd'hui, Marco Polo et son commentaire élogieux sont servis aux visiteurs européens. Sans oublier de préciser que Marco Polo ramena de Chine dans son pays natal beaucoup de choses : trinquer en faisant tchin-tchin, les spaghettis, les raviolis, les ponts arqués comme ceux de Venise, la brouette, etc. Bref, sans la Chine, l'Italie et donc l'Europe ne seraient pas ce qu'elles sont.
Marco Polo n'avait pas apporté avec lui la cafetière espresso, mais maintenant la chaine de café Starbuck's fondée à Seattle sur la côte ouest des Etats-Unis sur le modèle d'un bar milanais, est en train de corriger cela à la vitesse du TGV (ou du shinkansen).

Sa beauté spécifique, Hangzhou la doit essentiellement à son lac de l'Ouest, d'environ 15km de pourtour, bordé par la ville sur un côté et entouré de collines et de monts sur les trois autres.
Ce lac, œuvre de la nature et des humains, était à l'origine une lagune en bordure du fleuve Qiantiang qui a été endiguée, creusée et redessinée à partir du VIIIe siècle jusqu'à... aujourd'hui. Le lac avec ses environs boisés jouait le rôle d'un énorme réservoir d'irrigation pour les cultures, en même temps qu'il devint source d'inspiration pour les peintres et les poètes. Et aujourd'hui, site classé au Patrimoine mondial depuis 2011, ce qui représente le sacre de la reconnaissance internationale et le Graal du tourisme mondial, il attire des millions de visiteurs, très majoritairement chinois. L'excès de sa fréquentation met en péril son calme et menace ses équilibres. 
Monument commémorant le classement au Patrimoine mondial de l'humanité et karaoke, côté front de ville très vivant et animé par les activités des habitants
Au cours de son histoire, le paysage minutieusement travaillé, rythmé, a été amplifié par des créations : îles-jardins formées de bassins-miroirs ; chaussées bordées de saules et de pêchers, ponctuées de ponts en demi-lune, qui permettent de traverser le lac entre deux eaux et le ciel ; promenades boisées au long des rives ; pavillons et pagodes avec leurs fameuses toitures aux angles retroussés, disposés sur les hauteurs pour marquer les lointains quand on est au bord du lac, et offrir des vues panoramiques depuis leurs  terrasses. 
C'est bien beau tout ça, mais est-ce que j'ai pas reçu des mails ?
Dix lieux arrangés sur le pourtour du lac, nommés par des expressions poétiques de quatre sinogrammes inspirées de peintures, constituent comme un enchaînement de dix scènes 西湖十景 offrant des vues idéales, où le ciel, l'eau, et les humains, bref le monde, s'accordent de la manière la plus parfaite. Leur traduction en français produit un lyrisme appuyé, alors que dans la langue originale, seulement quatre caractères juxtaposés, d'une grande économie de moyen, créent toute une constellation de sensations autour d'une image. Par exemple, 柳浪聞鶯, écouter le chant des loriots dans les saules ondoyants. Ou bien 花港觀魚, contempler les poissons dans le bassin des fleurs (il s'agit de carpes dans un bassin entouré de pêchers).
L'île-jardin dite des "Trois étangs reflétant la lune"... 三潭印月と言う島にある庭園

Il semble que ce processus qui consiste à nommer un lieu par un nom poétique inspiré d'une peinture de cet endroit (ou bien d'un poème par la suite), nom qui en retour joue dans le dessin du paysage pour le conformer à l'image poétique, soit apparu autour du lac de l'Ouest.

La langue japonaise a tiré de l'écriture chinoise cette puissance de condensation plus expressive que descriptive. L'organisation de l'espace, et de la pensée, car la langue nous permet d'énoncer nos idées et de penser, retire de cette spécificité linguistique une préférence pour l'enchaînement, l'agrégation, la superposition, la fluidité, sans chercher à tout prix le sens d'une composition d'ensemble, ou la hiérarchie des parties et du tout.

La renommée du lac de l'Ouest sis à Hangzhou va se diffuser dans toute la Chine où les lacs de l'Ouest se multiplient, dans la nature ou dans les jardins, comme par exemple au Palais d'été près de Pékin avec le lac Kunming. Puis elle va traverser la mer et arriver jusqu'au Japon où ce paysage irrigue, de manière très condensée et miniaturisée, encore d'autres jardins, comme des jeux de reflets sans fin.  
Une des chaussées traversant le lac...
Bai Juyi (772-846), lettré et haut fonctionnaire envoyé par l'empereur pour gouverner la région en proie à la corruption (déjà) qui pervertissait la gestion des digues privant d'eau les paysans, écrivit:

Il est possible d'avoir la manie d'aimer la nature,
Mais, il est incroyable d'en souffrir comme du mal d'amour !
Puisque j'avoue être atteint d'une telle maladie,
Vous pouvez imaginer la splendeur que le Lac de l'Ouest offre !

A son départ, après avoir traversé une dernière fois le lac avant de prendre la route, il laissa au batelier ce message :

Depuis que j'ai quitté les montagnes et les eaux du fleuve Qiantang,
Je n'ai plus le goût ni à boire ni à rimer.
Que cette barque, au retour, transmette mes sentiments
Au vent et à la lune du Lac de l'Ouest.

Le temple Lingyin, monastère zen... 灵隐寺、有名な禅寺

dimanche 11 novembre 2012

Lettre à Anne Lauvergeon... アンヌ・ロヴェルジョンへの手紙

Chère Madame,

Hier, dimanche 11 novembre, j'ai lu dans le journal Le Monde que vous faisiez partie des "six personnalités choisies pour incarner le débat sur la transition énergétique". La ministre de l'Ecologie vous qualifie de "grand serviteur de l'Etat", et je ne doute pas de votre capacité à faire partager votre longue expérience industrielle, particulièrement celle acquise dans le domaine de l'énergie à la tête d'Areva, entreprise que vous avez fait naître en 2001, de la fusion principalement de CEA Industrie, Gogema et Framatome. 

Je ne doute pas non plus des synergies qui naîtront de votre collaboration avec les autres membres de ce comité de pilotage, et surtout avec Pascal Colombani, ex-patron du CEA de 1999 à décembre 2002 (période de la fusion Areva), ensuite président du conseil de surveillance d'Areva. Il est comme vous-même agrégé en sciences physiques, et son bébé à lui, c'est Iter. J'imagine que vous devez bien le connaître et avoir beaucoup de longueurs d'ondes communes avec lui.
"Histoire de radiations". "Pour vivre en sécurité, tenez bien vos promesses à Kibitan !"
   
Hier aussi, par hasard, je suis tombée sur un article qui présentait des brochures réalisées par la préfecture de Fukushima pour enseigner aux enfants comment se protéger de la radioactivité dans leur vie quotidienne.
Ces brochures ont été réalisées lors de l'été 2011 en réponse aux plaintes des parents et des enseignants, inquiets du manque d'attention portée à la santé des enfants. Elles sont diffusées dans les jardins d'enfants, les écoles, les lieux publics.
"C'est la bonne saison pour attraper des insectes, s'amuser dans l'eau, mais quand on joue dehors, faisons attention à "Radioactivité". Attention à ces endroits : pelouses et touffes d'herbe, caniveaux, pieds d'arbres, flaques, gouttières."
"Quand on sort à l'extérieur, quand on joue dehors, comment faire ? 1. Avant de sortir, on écoute bien les grands ou les maîtres. Et on s'amuse. 2. Avant de rentrer, on enlève bien la poussière. 3. Quand on rentre, on se lave bien les mains et on se gargarise. Goal : On s'est bien amusés et on a tout bien fait."

Quelle coïncidence, ces deux informations qui se télescopent ! mais ce n'est peut-être pas une véritable coïncidence, comme le pensait le psychanalyste Jung qui parlait de synchronicité et ne croyait pas au hasard.

Je pense que connaître ces brochures vous intéressera sûrement. La première de la série, (les 3 images ci-dessus), est conçue pour les enfants de 4 à 5 ans qui déchiffrent les hiraganas, alphabet syllabique utilisé en japonais, et elle a recours pour faire passer le message à une mascotte, une sorte d'oisillon jaune nommé Kibitan. La marionnette de Kibitan circule aussi en ville pour faire passer ses messages.

La fiche Wikipedia en japonais qui vous est consacrée ne manque pas de citer à plusieurs reprises votre surnom, Atomic Anne, アトミック・アンヌ, qui a beaucoup de succès ici. Parce que, sans doute, ce nom rappelle un personnage de manga ultra célèbre au Japon, Tetsuwan Atomu, 鉄腕アトム, qu'on peut traduire par Atome Brasdefer, connu mondialement sous le nom d'Astro Boy, créé par Tezuka Osamu en 1952. Par la suite, l'auteur créa une petite sœur à Atomu, une chipie baptisée Uran, abréviation d'uranium. 
Dessin original de Atomu, 1951

En cas d'accident en France, nous avons déjà une mascotte toute trouvée, et avec Atomu, Atomic Anne fera un couple d'enfer pour expliquer aux petits enfants les lieux à éviter quand on joue dehors, ce qu'il faut faire quand on rentre à la maison, et donner le numéro de téléphone spécial "radioactivité" mis en place par la préfecture (de Fukushima) pour appeler en cas d'inquiétude. C'est déjà ça.
La brochure pour les élèves de l'école primaire. "Agissons en connaissant correctement la radioactivité". Elle reprend les mêmes éléments avec des explications.

En tout cas, ici au Japon, en ce qui concerne la transition énergétique, on a une bonne longueur d'avance. Par la force des choses, une seule centrale fonctionne, après un arrêt total de tout le parc nucléaire, et comme on vient de découvrir que cette centrale est traversée par une faille activée à cause du violent séisme du 11 mars 2011, les experts penchés sur la situation sont bien perplexes (imaginez une rangée d'experts, penchés sur la faille, la tête en bas, les fesses en l'air, c'est tordant).
La brochure pour les adultes :"Dans le cas où les enfants sortent en plein air, quand ils jouent dehors, à quoi faut-il faire attention ?"
Je ne sais pas si vous avez des enfants, d'ailleurs comme je suis féministe je n'avancerai pas l'argument de la sensibilité maternelle, mais j'ai un fils et je peux imaginer l'anxiété de ceux qui ne peuvent quitter Fukushima, et quand je vois ces brochures, eh bien cela me donne envie de pleurer. 

Voulons-nous vivre dans un monde où des mascottes expliquent aux petits enfants, puis avec de plus en plus de précisions, d'explications et de vocabulaire, aux enfants du primaire, aux collégiens, et enfin aux adultes les dangers de la radioactivité quand on joue dehors ?

Bien transitionnellement,
Sylvie Brosseau


Le site pour voir l'intégralité des brochures :
http://techpr.cocolog-nifty.com/nakamura/2011/07/post-73f8.html
Pour les japonisants, les commentaires très critiques sur ces brochures sont à lire.


samedi 20 octobre 2012

Ainsi finissent les vélos à Tokyo... 東京で自転車はこう終わります

Ainsi finit, dans les belles de nuit et les plantes grasses, le vélo d'une voisine, maintenant trop âgée pour l'utiliser.

Ce n'est pas rare de faire de telle rencontre dans Tokyo, vélo pris dans les volubilis ou les herbes folles, laissé dans un coin par quelque "emprunteur" peu scrupuleux ou bien abandonné par son propriétaire.

Dans la ville où tout change si vite, tout bouge sans cesse, dès que l'on s'écarte de la ligne de flux principale, des délaissés de toutes sortes encapsulent le temps qui passe, la nature qui suit son cours.

La ville nous donne à sentir des rythmes différents, des mondes parallèles qui coexistent. Et aussi l'impermanence des choses humaines

vendredi 12 octobre 2012

L'automne, saison des moissons au Japon... 秋、稲刈りの季節

福島県大熊町に於ける警戒区域の稲刈り
Photo choc ce matin, vendredi 12 octobre 2012, en haut du site du journal Asahi.

Des membres du gouvernement local de Okuma, commune de la préfecture de Fukushima aujourd'hui dans la zone interdite, récoltent le riz dans quelques champs plantés afin d'en mesurer la contamination.
La centrale nucléaire Fukushima Daiichi se trouve à cheval sur les deux communes de Okuma et Futaba, aires rurales en bord du Pacifique.

Quel message veut transmettre l'homme qui brandit sa botte d'épis de riz ?
Qu'il croit malgré tout à la vie qui continue ?
Qu'il garde l'espoir de reprendre la culture en cet endroit un jour prochain ? 
Qu'il veut montrer au monde ce à quoi est réduit son pays natal ?

Qu'en penser ?

La moisson est toujours bien plus que la récolte d'une plante, c'est un moment qui symbolise la fertilité et contient toute l'histoire de l'humanité.
C'est pourquoi cette image est bouleversante car elle nous montre notre monde mis à mal.

Trouvée sur le net, cette petite vidéo faite au moment du repiquage dans cette même commune de Okuma, en mai :

Voici un commentaire posté à ces images :

シュールだな~。
☢ ゜ ・ ☢ 。 ☢ 。 ・ 。 ゜ ・ 。 ゜ 。・ ☢ ゜・ 。 ゜ 。 ☢ ゜ ・ 。 ・ ☢ ・ ゜ 。 ☢ ・ 。 ・ 。 ☢ ゜ ・ ☢ 。 ゜ 。 ・ ☢ ・ 。 ☢ ゜ ・ 。
なんだけどなぁ。。。

lundi 1 octobre 2012

Des idées de cadeaux pour Noël... クリスマスプレゼントのアイディア

Pour ceux qui chercheraient déjà des idées de cadeaux - très originaux - pour Noël, voici ce que propose en vente en ligne la société japonaise Neurowear :
Des oreilles de chat, ça s'appelle nekomimi (qui veut dire oreilles de chat) à se poser en serre-tête et qui bougent suivant notre concentration transmise par un petit capteur sur le crâne.

Neurowear a mis au point sur le même principe une queue, ça s'appelle shippo, (qui veut dire queue ; de chat, là j'avoue un gros fantasme...), elle n'est pas encore mise en vente mais on peut juger de l'effet sur cette vidéo :
Le site du journal Libération daté du 24 septembre propose un article que je vous laisse découvrir.

Ces accessoires kitschissimes nous révèleraient-ils que le fantasme de la femme-chatte serait universel, au moins bien partagé, avec la variante kawaii (mignonne) au Japon ? 
On pense à Catwoman apparue dans le comic américain Batman en 1940, qui de justicière féministe défendant des prostituées dérive vers l'érotisme fétichiste avec masque et cuir moulant noirs dans les films récents.  Neurowear nous propose plutôt une lolita-chatte, tout un programme.


Avant l'apparition des accessoires Neurowear, une nekomimi est un personnage, en général féminin, de manga, de dessin animé ou de jeu vidéo avec des oreilles, une queue de chat, et aussi une gestuelle particulière pour évoquer de la main les mouvements de la patte du chat. Et qui s'exprime avec force nya ou myû, onomatopées félines en japonais. Les attributs de chat n'apparaissent qu'épisodiquement, révélant le caractère surnaturel du personnage. Ceux-ci apparaissent dans les années 70 avec leur graphisme reconnaissable, et assez vite (tout de suite ?) des versions porn apparaissent.
Nekomimi entre la lolita-maid et la collégienne... 猫耳 (^.^)

En dehors du Japon, dans les années 70, plus soft, la comédie musicale américaine Cats connaît un énorme succès, et elle est toujours jouée à Tokyo ; on pense aussi à des films de Disney comme "Les Aristochats" dans la même veine. Et en France à l'énorme succès de la pièce "Peine de cœur d'une chatte anglaise" d'après une nouvelle... d'Honoré de Balzac qui se moquait des mœurs victoriennes. La chatte anglaise s'y fait dévergonder par un chat de gouttière, français évidemment.

Plus récemment, au Japon, la mode nekomimi a été réactivée par un groupe de chanteuses coréennes, lancées et même fabriquées par la vague de la K-pop. La K-pop, comme la balbutiante C-pop venue de Chine, sont des copier-coller de la J-pop, des clones carrément produits par des agences d'Etat qui repèrent, entraînent durement pendant plusieurs années des adolescents et des adolescentes pour former des groupes censés montrer une image positive et dynamique de leur pays, et ainsi valoriser l'ensemble de la production industrielle. C'est une application littérale et très utilitariste du concept américain de soft power (comment se construire une bonne image et élargir sa sphère d'influence dans le monde) mais ça marche !
Ce groupe coréen T-ara (prononcé ti-ala) de sept filles est très célèbre au Japon, et elles sont toujours habillées en nekomimi du type kawaii (mignon) sur les plateaux de télévision, avec les mains repliées devant la poitrine, mais leur clip se veut plus hot, leur apparence étant un mélange de lolita, nekomimi et cuir. Ce n'est pas tout à fait la même veine que les Pussy Riot russes.
Bo peep bo peep, on sent la chanson à texte, en voici la version japonaise :

En devanture ou à l'entrée de nombreux magasins au Japon, surtout les restaurants ou bars, se trouve un chat en faïence avec une patte levée, appelé maneki-neko, le chat qui invite (les clients à entrer, la bonne fortune). Il s'agit d'un chat porte-bonheur très populaire dans les boutiques (même à Paris dans certains magasins tenus par des Vietnamiens).
Plusieurs légendes racontent l'histoire du chat devenu porte-bonheur. Celle que j'ai entendue rapporte qu'un seigneur ou samurai important (le nom du personnage change suivant la ville ou le quartier où l'on se trouve) aurait vu un chat qui semblait l'appeler de la patte. Le guerrier, intrigué, suit le chat et ainsi évite la foudre qui s'abat ou bien un piège, et décide d'ériger un temple à l'endroit où le chat apparu lui a sauvé la vie.

Il semble que ces maneki-neko apparaissent dans les commerces assez récemment, à la toute fin de l'époque Edo ou même à l'époque Meiji (à partir de 1868). En fait, il remplacerait une statue phallique qui se trouvait à la porte des maisons de rendez-vous, ou bien à l'entrée des commerces tenues par d'anciennes prostituées ayant réussi à racheter leur liberté et ouvrant une gargote. Avec l'arrivée des Occidentaux alors en pleine période victorienne, le gouvernement japonais dut faire le ménage vite fait pour retirer et interdire toutes les sculptures phalliques (ou vulvaires) en pierre ou en bois qui se trouvaient à tous les coins de rue (au sens propre du terme).
Et quand on regarde certains maneki-neko, symboles de prospérité, de dos, on n'y voit pas forcément un chat...

D'autres chats connaissent un énorme succès au Japon.
Par exemple le personnage de Doraemon, chat-robot bleu sans oreilles (car une souris les lui a mangées quand il était petit d'où sa peur des rongeurs) qui vient du futur et aide un garçon pas très doué dans la vie (pour s'en sortir à l'école, à la maison, etc). D'abord manga, puis dessin animé, Doraemon accompagne l'enfance des jeunes Japonais depuis 1969, et même au-delà du Japon. Je me souviens d'un Doraemon parlant portugais aperçu à la télévision.
Doraemon et les personnages principaux de l'histoire... ドラえもん

L'acteur Jean Reno, populaire au Japon, a tourné une série de films publicitaires pour Toyota, déguisé en Doraemon. On retrouve les mêmes personnages jeunes adultes, à l'âge de 30 ans. Et le garçon Nobita, toujours aussi empoté, a besoin de Doraemon pour l'aider à avoir ses chances auprès de Shizuka, sa copine d'enfance dont il est éternellement amoureux. 
Ce qui est intéressant c'est que cette série n'est pas pour promouvoir les modèles de Toyota mais... le permis de conduire. Ce qui sous-entend que les jeunes adultes japonais ne se bousculent pas pour passer le permis. Si les constructeurs veulent continuer à vendre des voitures, il faut déjà que les clients potentiels aient le permis de conduire.
A ne pas rater, Jean Reno en Doraemon :

Mais le chat japonais le plus célèbre dans le monde entier est une chatte présente sur un catalogue de 22 000 références. C'est bien sûr :
Hello Kitty !
En 1974, une jeune employée tout juste diplômée d'une école de graphisme, à la demande de son employeur, la papeterie Sanryo, dessine un personnage, un petit chat mignon sans bouche. Et c'est un succès qui dure toujours, avec de nombreux partenariats de marketing. Par exemple, quand je vais à la banque, je ressors avec des mouchoirs en papier à l'effigie de Hello Kitty ! On peut même avoir la carte de crédit Hello Kitty !
Hello Kitty va même à l'université Waseda !

Au Japon, la figure du chat est donc très riche, et le mignon glisse facilement vers l'érotisme. 
Sextoy Hello Kitty Vibrator, à l'origine fait pour se masser les épaules (mon œil), existe en rose ou rouge et blanc... アダルトグッズ (大人のおもちゃ)