« Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »

Gilles Deleuze, Dialogues

mercredi 25 juillet 2012

Manifestations antinucléaires à Tokyo, sons et images... 東京の原発反対デモ、音と画

Depuis avril 2011, les manifestations antinucléaires se succèdent à Tokyo. Dès la première, cela a surpris de la part de ce peuple soi-disant résigné, obéissant, respectueux de l'autorité, mais elles ne cessent de prendre de l'ampleur et se propagent dans le pays depuis l'annonce du redémarrage de la centrale nucléaire de Ôi à Fukui-ken. 
Les analyses et commentaires du phénomène fusent. Le dernier en date : le Japon serait en train de devenir normal. J'espère bien que non.
Le 16 juillet au parc Yoyogi

Après des semaines, des mois, certaines manifestations deviennent rituelles : celle du vendredi soir, près la Résidence officielle du Premier ministre jusqu'au Parlement (voir un billet précédent sur La Révolution des hortensias). Un ancien premier ministre en 2009/2010, Hatoyama Yukio, y a même pris la parole le 20 juillet pour dénoncer la politique de son successeur, issu du même parti ; et une autre a lieu le samedi ou le dimanche à Funabashi, dans la banlieue proche de Tokyo où réside et est élu député le premier ministre Noda Yoshikiko. Depuis peu, le dimanche, un rassemblement est apparu à Ômiya, dans la banlieue nord, ville de Edano Yukio, actuel ministre de l'Economie et de l'Industrie, ancien porte-parole du gouvernement pendant la crise de l'après 11 mars.
Speech de maires membres de l'association des élus locaux contre le nucléaire
Ceux qui ne peuvent faire les déplacements peuvent suivre les événements en direct sur internet grâce au travail d'un journaliste qui a créé Independant Web Journal et diffuse des reportages des manifestations sur Ustream. Ces images sont suivies par des dizaines de milliers de personnes.
La NHK est la télévision publique qui n'a rien relayé des manifestations jusqu'au 20 juillet
S'ajoutent de grands rassemblements comme celui du lundi 16 juillet, jour férié, jour de la Mer, sous une chaleur de plomb.
Le 16 juillet près du parc Yoyogi
Voici un très vivant et représentatif reportage de 3 minutes, en français, réalisé par le site d'informations en ligne Aujourd'hui le Japon sur la manifestation du 16 juillet dans le parc Yoyogi. Vous aurez droit à une explication de la métaphore de l'hortensia (valable avec le cerisier, etc).

 

La prochaine grande manifestation est prévue pour le 29 juillet avec une ronde autour du bâtiment du Parlement. Je regrette bien de ne pouvoir y participer !
Le 16 juillet au parc Yoyogi
Le 16 juillet, entrée du parc Yoyogi, un policier filme tandis que ses trois collègues en civil prennent des notes
D'autres événements de grande ampleur sont aussi organisés, comme ces deux journées de concerts rock  NO NUKE 2012, qui ont eu lieu les 6 et 7 juillet à Chiba, dans la banlieue est de Tokyo, à l'initiative d'un musicien très célèbre au Japon et dans le monde, Sakamoto Ryûichi. Celui-ci est surtout connu en Europe pour ses musiques de films tels Le dernier empereur de Bertolucci ou Talons aiguilles d'Almodovar. Avec Oé Kenzabûro, prix Nobel de littérature, il fait partie des personnalités respectées et très engagées dans le mouvement antinucléaire.
Le week-end du 6-7 juillet, des dizaines de groupes, dont celui de Sakamoto, se sont succédés sur scène devant 150 000 personnes.
Un groupe étranger était invité, Kraftwerk, groupe allemand de musique électronique qui a fait un tube dans les années 75, Radioactivity.
Ce morceau est devenu emblématique de nombreuses manifestations antinucléaires dans le monde, et à l'occasion de ce concert, le groupe en a fait une version en japonais :


Les caractères qui apparaissent en fond de scène 放射能 signifient radioactivité. 
Les paroles sont, comme la musique, minimalistes mais efficaces :

チェルノビイリ ハリスバーグ セラフィールド ヒロシマ
チェルノビイリ ハリスバーグ セラフィールド フクシマ
今でも 放射能
今日も いつまでも
フクシマ 放射能
空気 水 すべて
今でも 放射能
いますぐ やめろ
Chernobyl, Harrisburg, Sellafield, Hiroshima
Chernobyl, Harrisburg, Sellafield, Fukushima
There's still radioactivity now
Today and forever
Fukushima radiation
Air, water, everything
There's still radioactivity now
Stop [nuclear power] now
Voici la variation faite sur le même thème musical par le Yellow Magic Orchestra, groupe de Sakamoto Ryûichi reconstitué à l'occasion de ce concert exceptionnel. A noter que Sakamoto laisse sur Youtube la diffusion libre du morceau, car il considère les lois du copyright désuètes à l'ère de l'internet.


Pour en savoir plus, voici un article de fond sur le rôle des musiciens dans la diffusion du mouvement antinucléaire parmi les jeunes (écrit par une journaliste japonaise, en anglais).


mardi 17 juillet 2012

Un dimanche à la campagne à Yokohama ... 田園の日曜日

Dimanche 15 juillet, à l'initiative d'un ami, je suis allée à Yokohama dans l'arrondissement d'Aoba où persistent activités agricoles et paysages si caractéristiques du satoyama.
Rizières et bois... 田圃と雑木林
On nomme satoyama le territoire façonné par la polyculture vivrière et ses pratiques locales, composé d'une mosaïque de champs secs et de rizières, d'étangs-réservoirs et de cours d'eau, de rigoles et de roselières, de jardins et de vergers, d'habitations et de voies. La partie en culture et ouverte est bordée de bois qui forment une interface stabilisée par l'entretien (enfin, elle l'était) avec la forêt naturelle couvrant les hauteurs. Nature et culture, depuis toujours, se sont chevauchées et mutuellement enrichies dans le satoyama.
Bassin réservoir en amont du vallon pour l'irrigation... 灌漑のための溜池

Taro et tomates... 里芋とトマト
Autre rappel, Yokohama est une ville de 3,6 millions d'habitants qui jouxte Tokyo. Déjà en 1922, Albert Londres notait lors de sa première expérience de journaliste façon grand reporteur :
Il n'y a pas le moyen de voir le bout de Tokyo.
Une fois, je voulus en finir avec cette ville. Je pris un chauffeur :
"Avez-vous de bons pneus ? Êtes-vous célibataire ? c'est à dire un homme pouvant courir les aventures ? Oui. Alors menez-moi au bout de Tokyo. Non ! Non ! pas aux temples, ni aux jardins, ni au palais. Je ne veux voir que le bout de Tokyo. Roulez ! Je paierai en or."
Une heure trente après, ayant traversé, à une allure de circuit, quartiers sur quartiers, il freinait. "Roulez toujours !" criai-je hors de moi, la tête à la portière. Il allongea le bras. Face à nous, tout bleu, s'étendait le Pacifique. "Où suis-je ?" dis-je. Il répondit : "Yokohama ! " Tokyo n'avait pas de bout.
Tomates et haricots verts en tonnelle... トマトとインゲンのトンネル
En fait, au bout de Tokyo et de Yokohama, on trouve d'un cote le Pacifique et de l'autre, le satoyama où aujourd'hui s'installent des artistes, des galeries qui disposent de plus d'espace qu'en ville, et où viennent les citadins à la découverte de lieux originaux, de paysages champêtres et de produits locaux.
Potimarrons... かぼちゃ
Donc dimanche, dans la galerie Studio Jike, se déroulait une performance théâtrale de rakugo (un conteur, assis à genoux sur un coussin, raconte des histoires humoristiques avec comme seuls accessoires un éventail et une sorte de mouchoir en tissu) au milieu d'une exposition de photographies de Paris prises par une photographe qui utilise la technique du sténopé. 
A la fin de la séance théâtrale, nous avons partagé, acteurs, spectateurs, photographe, galeristes, un ragoût qui avait été préparé par les artistes, accompagné de légumes de saisons sortis des jardins environnants (concombres, aubergines, herbes).
Verger de kakis... 柿の木
Voilà les collages dans l'espace et le temps que crée le Japon, et qui génèrent des rencontres avec des gens très touchants, comme cette dame de quatre-vingt ans, qui habite le quartier avec son mari, claveciniste et facteur d'instruments. 
Voici le lien vers le blog de Studio Jike, en japonais mais avec beaucoup de photos
http://jikestudio.blogspot.jp/ 
Les artistes et la galerie... 画廊の前に落語家の劇団
Hotte en bambou tressé... 竹の民具






mardi 10 juillet 2012

Juste une image du tsunami... これはほんの津波のイメージです


Étonnante photo publiée dans  :
Nihon Rekishi Saigai Jiten (Dictionnaire historique des désastres du Japon) compilé par Itoko Kitahara, Ritsuko Matsuura, Reo Kitamura, 
édité par Yoshikawa Kobunkan, 2012. 
Le lieu est Maehama, Noda-mura, préfecture de Iwate.
On distingue en haut de l'image à droite un pavillon tel ceux des parcs au sommet d'une butte.

北原糸子・松浦律子・木村玲欧編『日本歴史災害事典』(吉川弘文館、2012年)
岩手県野田村前浜付近

vendredi 29 juin 2012

La Révolution des hortensias... 紫陽花革命

La Révolution des hortensias, c'est le nom que s'est donné le mouvement qui s'amplifie de semaine en semaine, toujours plus déterminé, plus jeune, plus battant, indépendant des partis politiques et des syndicats, éperonné par le redémarrage prévu de centrales nucléaires.

Les hortensias, car c'est la saison des pluies et ces fleurs en sont emblématiques. Ils sont d'ailleurs magnifiques cette année. Un signe !
Floraison de pancartes et banderoles bricolées mais un seul et unique slogan :
再稼動反対 Non au redémarrage !
Et beaucoup de jeux de mot avec le nom du premier ministre Noda, qui devient Noだ, c'est No. Autour de sa résidence officielle à Tokyo, 40 000 personnes vendredi 22 juin, et 150 000 à 200 000, le 29 juin ! Quel bruit, a-t-il finement remarqué ! Du bruit seulement ? 

Devant l'affluence, les policiers ont dû finalement concéder toute la chaussée aux manifestants alors qu'en principe il est convenu qu'au Japon une manifestation, pour ne pas déranger la circulation, se cantonne à un couloir. Ce fait est noté et rapporté, un événement en soi.
La semaine dernière, un petit groupe de manifestants pro-nucléaires, issus des rangs de l'extrême-droite, avaient réussi à se faire remarquer mais ce vendredi, même s'ils étaient là, ils ont été engloutis. 
Les hortensias vaincront !

Salary man à la sortie du bureau, pancarte à l'Ipad
 
Défilé style danse traditionnelle
Pancarte dessinée par la graphiste Misato Yugi
Moins gentil, Noda avec les déchets nucléaires
La silhouette de l'Assemblée nationale en arrière-plan

lundi 25 juin 2012

Des nouvelles de Iitate-mura, village de Fukushima-ken. Le satoyama perdu... 飯舘村の便り。失った里山

Décider de ne pas baisser les bras
Tant d'amertume nous avons éprouvé
tant et tant nous avons pleuré
Mais nous sommes vivants
Et de fait, s'arrêter est impossible
Même petit, un pas fait aller de l'avant
Voyez donc. Donnant ses fruits
La plante, jusque dans cette situation-là
s'acharne et vit
Alors moi aussi
J'ai décidé de ne pas baisser les bras
                                   Watanabe Tomiko
Rose trémière spontanée dans mon jardin... 私の庭で自然に植えられれたタチアオイ
あきらめないことにしたの
沢山悔しい思いをしたよね
沢山、沢山泣いたよ
でも、生きている
やっぱり止まっては駄目だよ
どんなに小さな一歩でも前へ進んだら
ほらね。実ってくれたんだもの
植物は、こんな状況の中でも
頑張って生きているんだもの
だから私は
あきらめないことにしたの 
                 渡辺とみ子

Watanabe Tomiko, née dans la préfecture de Fukushima, habitait depuis son mariage il y a une trentaine d'années, à Iitate, bourg de 6000 habitants environ. Des photos de Iitate, fier de la qualité de ses paysages, de ses milieux naturels et de sa richesse culturelle, sont toujours sur le site des plus beaux villages du Japon.
Paysage de Iitate-mura sur le site "The most beautiful villages in Japan"

Depuis 1980, la commune d'Iitate, avec entre autres l'université de Fukushima, élaborait un mode de revitalisation original et dynamique de son territoire rural et de ses hameaux si représentatifs du satoyama.
Le satoyama est le territoire façonné par la polyculture vivrière et ses pratiques locales, parfois ancestrales. Il est composé d'une mosaïque de champs secs et de rizières, d'étangs-réservoirs et de cours d'eau, de rigoles et de roselières, de jardins et de vergers, d'habitations et de voies. Le tout est bordé de bois recépés qui forment une interface stabilisée et très entretenue entre la zone cultivée et habitée, et la forêt naturelle couvrant les hauteurs. Nature et culture se sont chevauchées et mutuellement enrichies dans le satoyama.
Champs et bois, le satoyama en automne, sur le site "The most beautiful villages in Japan"... 秋の飯舘村の里山
A Iitate, s'installaient de jeunes familles tournées vers l'agriculture biologique, la formation pour ces méthodes agricoles, l'éco-tourisme. Les projets et initiatives foisonnaient. Mme Watanabe et un groupe de femmes avaient lancé un conservatoire coopératif des variétés de pommes de terre cultivées au Japon. Elles produisaient et commercialisaient des semences. Puis après la pomme de terre, elles ont entrepris de recenser et produire des graines de différentes variétés de potimarron, légume très apprécié au Japon. 
Carte issue du site gen 4

Iitate-mura se situe à environ 40 km de la centrale nucléaire de Fukushima (distance équivalente à celle entre le site de Tricastin et Châteauneuf-du-Pape, juste pour donner un ordre de grandeur). Iitate-mura est à l’extrémité nord-ouest du couloir rouge foncé sur la carte ci-dessus, signalant la zone la plus contaminée après les explosions et les retombées radioactives qui se sont succédées à partir du 12 mars. Comme Iitate-mura se trouve en dehors de la zone d'exclusion de 30 km, les habitants sont restés dans l'incertitude sur leur sort jusqu'au 19 avril 2011, avec d'abord une interdiction absolue de boire l'eau du robinet, puis de consommer leurs produits, contaminés pour les légumes à feuilles à des niveaux atteignant les millions de becquerels, enfin arriva une annonce d'évacuation. Le doyen du village, âgé de 102 ans déclina l'offre en se donnant la mort.
Carte issue du site gen 4
Aujourd'hui, Watanabe Tomiko vit avec d'autres habitants de Iitate-mura dans la ville-préfecture de Fukushima. Avec quelques femmes, elle a créé un atelier de fabrication de bentô, boites-repas, à la fois bons au goût et à la santé, garantis avec moins de 20 Bq/kg. Leur atelier fait partie des projets Kâchan no chikara, qu'on peut traduire par La force de maman. 
Décider de ne pas baisser les bras...

Sur le site The most beautiful villages in Japan à la page de Iitate-mura, si l'on clique sur la rubrique Des nouvelles du village, 村のニュース on peut lire :
現在ニュースはありません Actuellement, il n'y a pas de nouvelles

Merci à Christine Lévy de nous avoir fait connaître Mme Watanabe Tomiko, le 16 juin 2012 à la Maison franco-japonaise de Tokyo.



jeudi 14 juin 2012

Dans le bain japonais... 温泉に入りましょう

Les Japonais travaillent comme de petites fourmis, c'est bien connu, mais chose moins connue peut-être, ils savent aussi prendre du bon temps.
Un loisir des plus appréciés consiste à "aller prendre les eaux", c'est à dire passer un week-end dans une auberge dotées de bains alimentés par une source chaude naturelle, une auberge thermale en sorte.
Site de Takaragawa onsen, fin mai... 五月の群馬県宝川温泉
Le Japon est caractérisé par son volcanisme actif avec lequel la coexistence n'est pas toujours pacifique. Celui-ci offre l'avantage de générer de multiples sources chaudes, riches en minéraux. A proximité des eaux les plus abondantes, se sont installées des auberges où l'on va se reposer, profiter des bains, de bons repas arrosés de sake local, et des paysages. L'attrait des courts séjours dans ces ryokan, en famille, entre amis, avec des collègues, jeunes ou vieux, ne se dément pas. Des milliers d'auberges thermales sont réparties dans tout le Japon, des brochures vantant leurs charmes sont à disposition dans toutes les gares, les guides touristico-gastronomiques sur les ryokan et leurs bains remplissent les rayons des libraires et des programmes de télévision plusieurs soirs par semaines sont consacrés à ces excursions prisées par les Japonais de 1 à 99 ans.
Bain extérieur rotenburo... 露天風呂
Des noms de onsen, littéralement source chaude, sont cités dans les textes les plus anciens, recueils de mythes ou anthologies poétiques. Les empereurs des temps lointains fréquentaient des sources, lieux sacrés liés aux divinités des montagnes et des volcans. Le bain s'est imprégné de sens, rituel purificatoire et de communion avec les forces de la nature ; il en a gardé une forte signifiance qui va bien au-delà du simple rôle hygiénique. 
Il semble que l'intérêt thérapeutique se soit révélé lors de l'époque Kamakura (1185-1333), période où la classe des guerriers prend le pouvoir à l'empereur, réduit à un rôle de figuration intelligente, pour le garder pendant de longs siècles. Sans doute parce que, après les batailles qui émaillent ces temps de guerres claniques devenus incertains, les guerriers ont remarqué que leurs blessures et leur stress s'atténuaient grâce aux eaux réparatrices. 
A droite, hôtellerie la plus ancienne et au fond, des bains... 右に最も古い建物
Pendant l'époque Edo (1603-1867), sont publiés les premiers guides et cartes qui répertorient les onsen fréquentés par des voyageurs de toutes conditions, nombreux pendant cette période de paix et d'activité. On fréquente certains lieux en fonction de l'attrait saisonnier comme les ramures fraîches du printemps ou les feuillages rougeoyants de l'automne. 
A partir des années 1920, avec la création des premiers parcs nationaux, démarre la période moderne des auberges thermales qui sont des occasions de développement des régions rurales par la promotion touristique. Là où il n'y a pas de onsen répertorié, on creuse pour trouver de l'eau chaude ce qui n'est jamais bien difficile. Un texte de loi sur les onsen donne une définition (quantité d'eau, qualité, température) et un cadre juridique à leur exploitation.

L'accès se fait à Takaragawa onsen par une navette qui nous attend à la descente du train, à une heure et quart de Tokyo. Après une bonne heure de bus, nous arrivons à l'auberge qui égrène des bâtiments d'époques différentes au bord d'un torrent dévalant entre des montagnes boisées. Nous laissons nos chaussures à l'entrée et choisissons parmi les couleurs et motifs au choix, notre yukata, littéralement vêtement de bain, sorte de kimono de coton, porté avec une ceinture et une veste. Puis une okamisan nous accompagne à notre chambre et nous demande des précisions sur nos horaires de repas ou autre désir. 
En dehors du réseau des téléphones portables... 携帯電話が繋がらない時
Ensuite, une fois en yukata, commence l'exploration du site. Cette auberge propose de vastes bains intérieurs, équipés de douche et de tout ce qu'il faut pour se laver. Mais ce sont les bains à l'extérieur, rotenburo, construits de rochers dans le lit du torrent, qui font l'attrait et l'intérêt de Takaragawa onsen. Leur spécificité, qui se fait rare, c'est qu'ils sont mixtes, chacun équipé d'un pavillon pour se déshabiller dans des vestiaires séparés. Cependant, un bain, en encorbellement sur un rapide du torrent, est réservé aux femmes. 
Pour entrer dans l'eau, une petite serviette rectangulaire blanche sert à cacher ce qu'on veut cacher, et une fois assis dans le bain, la hauteur de l'eau permet d'avoir les épaules couvertes. Quand on a trop chaud, on peut s'asseoir sur de grosses pierres disposées autour du bassin.

Les bassins sont suffisamment nombreux et grands pour éviter l'impression de promiscuité. A un moment j'observe les "curistes" autour de moi : une famille, le couple parental dans la quarantaine et leurs trois garçonnets de 5 à 10 ans qui s'ébattent ; un jeune couple, lui est français, elle japonaise ; une grand-mère, sa fille, et son petit-fils de 4 ans ; trois retraités, sans doute anciens collègues. Les bavardages sont bas, le temps s'étire s'il ne s'arrête, seuls les enfants s'agitent dans une certaine limite. De bain en bain, pour profiter de paysages différents, on se croise, se retrouve, échange quelques mots sur la beauté des lieux, le temps qu'il fait, les ours, singes et autres animaux qui habitent les montagnes, les spécialités culinaires du coin, ... Le bain, d'ordinaire réservé à l'intimité et à la nudité, devient lieu de sociabilité.
Bain réservé aux femmes... 女性専用の露天風呂
Et le lendemain matin, le rituel reprendra. Avant d'aller faire une randonnée, d'aller visiter les environs, ou bien de rentrer chez soi.



mercredi 30 mai 2012

Pétitionner ou déménager ?... 嘆願書するか引っ越すか

Je n'ai pas l'habitude de signer beaucoup de pétitions, doutant de leur efficacité, parfois de leur sincérité, et j'ai encore moins la manie de les relayer.

J'ai pourtant signé cette pétition en ligne, qui demande in fine une intervention de l'ONU pour sécuriser le réacteur n°4 sur le site dévasté de la centrale de Fukushima daiichi, considéré par beaucoup comme le problème majeur à maîtriser, autant que possible, en priorité. De mois en mois, l'attention se focalise sur ce réacteur n°4 et les craintes augmentent.
Sachet de pousses de soja acheté au supermarché voisin

Pourquoi ? 
Si le bâtiment très endommagé du réacteur 4, à l'arrêt lors du séisme, s'effondre, cela entraînera l'abandon de tout le site, c'est à dire des six réacteurs, du fait des radiations dégagées, parce que la piscine de refroidissement où se trouve le combustible usé de ce réacteur 4 se sera écroulée, piscine contenant 1 535 barres de combustible usé. 


Un échantillon a été vérifié quant à sa contamination radioactive. On peut avoir les résultats précis par lecture du code avec son portable. Et à partir de juillet, un nouveau smartphone doté d'un dosimètre va être mis sur le marché. Quand l'anormal devient le normal.

On peut remarquer qu'un réacteur à l'arrêt est aussi, sinon plus, menaçant que ceux qui fonctionnaient au moment de la catastrophe car le combustible usé se trouve hors d'une enceinte de confinement. C'est un des problèmes et point faible de la filière nucléaire que révèle ainsi l'accident de Fukushima.
Depuis quelques mois, la tension monte autour de cette piscine, installée en hauteur au-dessus du réacteur, car le risque d'effondrement est véritablement important. La structure, très dégradée par une explosion d'hydrogène après le séisme, a été consolidée, les fuites plus ou moins colmatées, mais la menace sismique est toujours là, présente et bien réelle. Notre sort est suspendu à une piscine.
Les bonsaïs d'azalées en fleurs cultivés par un voisin sur un espace résiduel du parking en face chez lui.

Depuis le 11 mars, le nord du Japon, de Tokyo à Hokkaidô, subit à un rythme hebdomadaire des secousses de l'ordre de celles qui ébranlent l'Italie en ce moment. Les répliques sismiques sont encore très nombreuses dans la région de Fukushima, de plus, autre menace, si un puissant séisme se produit dans la région de Tokyo, ce qui ne manquera pas d'arriver, il se répercutera fortement jusqu'à Fukushima, avec le risque d'envoyer tout par terre, entraînant un accident qui serait cette fois à l'échelle planétaire d'après certains.
A l'origine de cette pétition, la lettre d'un diplomate japonais, Murata Mitsuhei, ancien ambassadeur, écrite en mars au secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki Moon, pour demander l'intervention de l'ONU et assurer les moyens de sécuriser le site au plus vite. Son appel a été diffusé et soutenu par d'autres diplomates japonais, par des scientifiques de premiers plans, puis maintenant par toutes les associations sur le terrain au Japon.  
Devant la maison, sur le trottoir

Un effet de cette action, c'est une visite le 26 mai dernier du site du réacteur 4 par le ministre de l'Environnement et du Désastre nucléaire (c'est son titre officiel), Hosono Goshi. Il a noté les conditions de travail difficiles et dangereuses des ouvriers et a observé les travaux préparatoires pour construire une grue sur place qui permettra de sortir le combustible usé à partir du début de l'année prochaine (si les kami le veulent).

J'ai discuté dernièrement avec un de mes jeunes collègues japonais, professeur de mathématiques. Il vient d'avoir un bébé qui a 5 mois maintenant. Lors de la catastrophe du 11 mars, sa femme était en début de grossesse. Elle a quitté Tokyo pour aller dans sa famille près de Kobe. Et ils ont décidé de s'installer définitivement là-bas, à 600 km au sud-ouest de Tokyo. Lui vient trois jours par semaine à l'université, du dimanche soir au mercredi soir, et reste à l'hôtel. La raison de ce déménagement est le risque que fait peser cette fameuse piscine du réacteur 4 qui lui semble vraiment trop grave. Il ne comprend d'ailleurs pas le manque de réactivité autour de lui à cette situation. Moi aussi, j'ai déjà envisagé l'hypothèse de quitter Tokyo, et cette conversation m'a ébranlée.



dimanche 20 mai 2012

Eclipse annulaire dans le ciel de Tokyo... 金環日食

Ce matin, à partir de 7h, le soleil avait rendez-vous avec la lune, et ils nous ont offert le joli et rare spectacle d'une éclipse annulaire. La lune s'est doucement glissée devant le soleil pour n'en laisser qu'un mince anneau brillant, tout cela parfaitement centré le long d'une ligne courant sur la façade pacifique du Japon, à 7h32 au-dessus de Tokyo.
Ligne de l'éclipse annulaire sur le Japon
Tout le monde a chaussé ses lunettes d'observation, et les voiles nuageux n'ont pas trop troublé la céleste superposition.
Chacun de sa terrasse saluait ses voisins. Je me suis rendue compte que les toits-terrasses étaient finalement assez nombreux, même s'ils sont plutôt sous-utilisés.
Terrasse utilisée en général pour s'entraîner au golf avec une balle attachée
Un voisin avec son pliant et son masque de soudeur